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Mondialisation et commerce international

  • By Marion Cohen et Alain Grandjean
  • Updated on 12 June 2026

This article is not yet available in English, you’ll find the French version below.

Introduction

La mondialisation désigne l’interconnexion croissante des économies et des populations qui se manifeste par l’accroissement des échanges de biens et de services, ainsi que des flux de capitaux et d’information et les migrations humaines. Si les historiens et les économistes ont identifié plusieurs périodes d’intensification importante des échanges entre les sociétés humaines (voir encadré ci-dessous), le phénomène a aujourd’hui atteint une ampleur inégalée. La période qui s’étend du lendemain de la Seconde Guerre mondiale à nos jours est marquée par un approfondissement continu de la mondialisation d’abord dans sa dimension commerciale, puis dans sa dimension financière. Elle se caractérise également par l’expansion sans précédent des chaînes de valeur mondiales dominée par les multinationales. Elle est portée par un discours sur la supériorité du libre échange, censé apporter paix et prospérité au plus grand nombre. Si la promesse a été en partie tenue, avec en particulier la sortie de près d’un milliard de personnes de la très grande pauvreté et le développement économique de certains pays d’Asie, la Chine en particulier, nous verrons que ces bienfaits ont été très inégalement partagés. La mondialisation n’a empêché ni les conflits ni le maintien de rapports de force entre acteurs profondément inégaux. Elle a été brutale pour de nombreux acteurs – et pour la planète.

Dans ce module, nous nous concentrons sur la dimension commerciale de la mondialisation et dans une moindre mesure sur la dimension financière (pour en savoir plus sur ce second aspect vous pouvez consulter notre module Rôle et limites de la finance). Nous n’y abordons ni la question des migrations (volontaires ou non) ni la dimension culturelle.

Une ou plusieurs mondialisations ?

Pour les historiens, plusieurs phases de mondialisation ont existé. On peut en particulier distinguer : 

  • Une mondialisation “archaíque”, de l’âge de bronze jusqu’au 15e siècle environ1. Une étude parue en 20202 a par exemple révélé l’existence de contacts entre l’Asie du Sud-Est et l’Est du bassin méditerranéen au 2e millénaire avant JC.
  • Vient ensuite une proto-mondialisation liée à l’expansion européenne (colonisation, commerce transatlantique).
  • La révolution industrielle s’accompagne elle aussi d’une forme de mondialisation, dominée par l’Angleterre.
  • Et enfin, la mondialisation moderne, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Notons que ce découpage historique (approximatif) révèle une vision occidentale. Des sociologues, historiens et économistes ont proposé dans les années 1970-80 la notion de “systèmes-monde”, qui met en avant l’existence de vastes sphères d’échanges internationaux.3

Pour les économistes, la mondialisation a commencé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et s’est approfondie à partir des années  1980, avec la libéralisation des biens, services et capitaux. Ils identifient également une première mondialisation entre les années 1860 et la Première Guerre mondiale.

En savoir plus : En remontant jusqu’à la Chine des Tang, Philippe Norel, Alternatives Économiques (01/01/2014).

L’essentiel

La mondialisation se caractérise par le développement des échanges commerciaux

Comme on l’a vu en introduction, la mondialisation économique se caractérise par l’interconnexion croissante des économies du fait de l’expansion de la circulation des biens et services, des capitaux, des personnes et de l’information. Nous nous concentrons ici sur la dimension commerciale de la mondialisation et son développement continu depuis la Seconde Guerre mondiale. 

Jusqu’aux années 1970, le commerce international est dominé par les pays développés

De la fin des années 1940 aux années 1970, le commerce international de marchandises connaît une très forte croissance : en volume, les exportations augmentent de plus de 8% en moyenne annuelle sur la période. 

Entre 1950 et 2024, les exportations mondiales de marchandises ont été multipliées par plus de 45 

Graphique - Croissance des exportations mondiales de marchandises par période sur 1950-2024

Source : Évolution du commerce dans le cadre de l’OMC: statistiques utiles OMC (consulté en août 2025).

  • L’indice du volume des exportations de marchandises conçu par l’OMC vise à représenter approximativement les variations de quantités de marchandises échangées : la valeur des exportations (en dollars courants) est ajustée pour tenir compte de l’inflation et des taux de change.4
  • Les textes et flèches orange désignent la croissance annuelle moyenne sur une période. 

Le commerce mondial est largement dominé par les pays développés (et en particulier les États-Unis, les pays de l’Europe de l’Ouest et le Japon) qui représentent plus des 2/3 des échanges mondiaux. Les pays en développement, dont ceux d’Asie et d’Afrique qui gagnent progressivement leur indépendance à la suite des vagues de décolonisation, sont surtout cantonnés à l’exportation de produits primaires (agriculture, industrie extractive) vers les pays développés.

Part des économies développées dans la production et les exportations mondiales 1870 – 2016

Graphique - part des pays en développement et des pays développés dans la production et les exportations mondiales 1870-2016

Source : Rapport sur le commerce et développement 2018, CNUCED.

Note : Les zones sombres représentent la contribution des pays développés aux totaux mondiaux correspondants ; les zones plus claires, celle des pays en développement.

Plusieurs facteurs expliquent cette forte croissance du commerce international :

  • les besoins de reconstruction de l’Europe de l’Ouest et du Japon à la suite de la Seconde Guerre mondiale, grâce notamment au plan Marshall ;
  • la naissance et l’approfondissement du cadre multilatéral de négociations orienté vers le libre échange : la signature de l’Accord général sur les tarifs douaniers (le GATT) par 23 pays en 1947 est suivie de plusieurs cycles de négociations incluant de plus en plus de pays, en vue de réduire les droits de douane dans un nombre croissant de secteurs 5;
  • la création de la Communauté Économique Européenne (CEE) en 1957 et l’établissement en 1968 d’une Union douanière6 qui se traduit par l’accélération des échanges entre les premiers États membres7 ;
  • sur le plan technique, l’invention du conteneur et son utilisation croissante constituent une innovation majeure.

Depuis les années 1980, nous sommes entrés dans l’hypermondialisation

Après les années de crises des décennies 1970-80 marquées  par un fort ralentissement économique et commercial (voir L’Essentiel 2.1), une nouvelle période d’expansion s’ouvre. Souvent qualifiée d’hypermondialisation, elle se caractérise par un très fort accroissement des échanges commerciaux ainsi que des flux financiers internationaux (voir L’Essentiel 2). 

Comme nous l’expliquons en détail dans l’Essentiel 3 sur les chaînes de valeur mondiales8, cette expansion est le résultat de plusieurs phénomènes. Les crises des années 1970-80 ont provoqué l’arrivée au pouvoir de gouvernements acquis aux idées néolibérales dans les pays développés. L’heure est à l’ouverture des marchés de capitaux et à l’approfondissement du cadre international de libre-échange, d’abord au niveau multilatéral avec la création de l’OMC, puis via la multiplication des accords de commerce et d’investissement. Les évolutions géopolitiques (fin de la Guerre froide, approfondissement de la construction européenne, entrée de la Chine dans l’économie mondialisée) jouent également en faveur du développement commercial. Enfin, les progrès techniques dans le domaine des transports et l’avènement des technologies de l’information et de la communication vont permettre le développement sans précédent des chaînes de valeur mondiales et donc du commerce international. 

Un développement commercial vertigineux mais difficile à mesurer avec précision

Sur la période 1995-2024, les exportations mondiales de biens et services sont multipliées par plus de cinq en valeur9. Cependant, si la dynamique est soutenue pendant les années 1990-2000, la crise de 2008 marque un tournant avec un net recul de la croissance annuelle moyenne10 sur la période. 

Le commerce des services augmente plus vite que celui des biens

Part respective des biens et des services dans les exportations internationales (en %) 1995-2024

Source : Pour les biens, base de données de la CNUCED – Matrice du commerce de marchandise ; Pour les services base de données de la Cnuced – Services (MBP6) : exportations et importations par catégories de services, et Base de données de l’OMC pour la période 1995-2004.

Note méthodologique : la catégorisation des produits est celle de la Classification type pour le commerce international Revision 3 (CTCI Rev.3) pour les produits de base, et de la sous-catégorie “Groupement d’articles manufacturés par degré de fabrication” pour les articles manufacturés. Elles sont consultables sur le site de la CNUCED (version 2025).

Plusieurs constats peuvent être dressés.

  • Les exportations de services prennent une place croissante : ils passent d’environ 20% de la valeur des exportations mondiales de biens et services en début de période à plus de 25% à partir du milieu des années 2010.
  • La part des produits de base évolue autour de 20% sur la période avec des changements d’ampleur liés aux fluctuations des prix des matières premières (elle culmine à plus de 28% en 2012). 
  • La part des produits manufacturés diminue notablement, passant de 60% de la valeur des exportations mondiales en 1995 à 50% en 2024, en raison en particulier de la baisse de la part des articles manufacturés de technologie faible et moyenne ainsi que de ceux issus de ressources naturelles.

Si ces chiffres traduisent des évolutions intéressantes, il faut cependant les prendre avec précaution. En effet, les évolutions du commerce international posent de redoutables défis à la statistique pour deux raisons principales.

L’expansion des chaînes de valeur mondiales (CVM)

L’établissement des statistiques du commerce international repose sur le franchissement d’une frontière. Cela permettait une précision raisonnable tant que les produits exportés par un pays étaient principalement fabriqués dans ce même pays. Cependant, la fragmentation croissante de la production le long des CVM11 a entraîné l’augmentation de la part des biens et services intermédiaires importés entrant dans la fabrication de biens qui sont ensuite exportés. Il en résulte des doubles comptes et donc une surestimation de la valeur des exportations mondiales.

Illustrons par un exemple fictif. Un producteur de yaourt français importe pour 1000€ de fraises depuis l’Espagne. Il incorpore ces fraises à ses yaourts, qu’il exporte ensuite dans divers pays (dont l’Espagne) pour 4000€. Les statistiques du commerce international comptent 5000€ d’échanges, la valeur des fraises étant comptées deux fois (en tant que telles et comme composants des yaourts) !

Depuis le début des années 2010, différents travaux12 cherchent à élaborer des indicateurs du commerce évaluant la valeur ajoutée domestique et la valeur ajoutée étrangère dans les produits exportés par un pays. 

L’expansion des CVM (c’est-à-dire l’éclatement de la production à travers différents pays) s’est manifestée dans la plupart des pays par une hausse de la valeur ajoutée étrangère13 dans les exportations de biens et de services. Au niveau mondial, cette part est passée d’un peu moins de 20% en 1995 à plus de 26% en 200814 au moment de la crise financière. Elle stagne à ce niveau depuis. 

L’essor du commerce des services

Comme on l’a vu précédemment, l’hypermondialisation voit l’essor du commerce des services. 

L’augmentation des exportations mondiales de services commerciaux entre 2005 et 2024

Graphique : évolution de la valeur des services exportés dans le monde 2005-2024

Source : Base de donnée de la CNUCED Série – Exportations et importations par catégories de services.

Lecture : Les services commerciaux exportés sont passés de 2640 à 8761 milliards de dollars courants entre 2005 et 2024.

La mesure du commerce des services pose de fortes difficultés à la statistique publique : la plupart des services ne donnant pas lieu au franchissement physique d’une frontière, ils sont enregistrés en fonction du lieu de résidence de l’entreprise qui les délivre. Ils servent ainsi de support à l’évasion fiscale des multinationales.

Commerce des services et évasion fiscale

Les marchandises franchissent physiquement les frontières, ce qui permet de les classer en fonction de leur type, quantité, origine ou destination. Ce n’est pas le cas de la majorité des services. Si certains ont une dimension physique, comme le tourisme ou le transport, de nombreux autres services ne se manifestent pas par le franchissement de frontière et ne font même pas intervenir de personnes physiques, il s’agit seulement d’échanges immatériels entre sociétés. C’est par exemple le cas des services financiers ou d’assurance, des frais de franchise et marques commerciales, ou des licences de distribution de logiciel.

En raison de ce caractère le plus souvent immatériel, les échanges de services ne sont pas enregistrés dans les données douanières mais dans la balance des paiements15 en fonction du lieu de résidence de l’entreprise qui les délivre. 

De telles transactions internationales constituent souvent des techniques comptables intra-entreprises visant à éviter la taxation. D’une part, cela biaise la mesure du volume réel du commerce international des services. D’autre part et surtout, cela facilite grandement l’évasion fiscale des multinationales. En effet, la localisation des actifs incorporels (actifs financiers, brevets, marques, droit de conception, logos) est l’un des instruments utilisés par les multinationales pour minimiser leurs obligations fiscales en “faisant résider” leurs actifs dans des paradis fiscaux. Il peut en résulter des flux commerciaux de services “fantômes”16 ne correspondant pas à de véritables mouvements de services. 

Une part croissante des services échangés (en particulier les services dérivés d’actifs incorporels, dénués de localisation géographique déterminée tels les prêts financiers ou les licences de droits de propriété intellectuelles) représentent des échanges intra-entreprises et est fréquemment utilisée pour la mise en œuvre des stratégies d’optimisation fiscale des entreprises. Ces échanges ne génèrent souvent pas de production, d’emploi et de revenus du travail dans les territoires à faible fiscalité où ils sont enregistrés alors même qu’ils siphonnent les revenus du capital et les bénéfices des territoires à fiscalité plus élevée.

CNUCED (2018)

L’émergence de la Chine et des “dragons asiatiques” 

À partir des années 1980, on constate une baisse régulière de la part des pays développés dans le commerce international : en 2024, ils représentent environ 52% des exportations mondiales de marchandises (voir graphique) et 56% en intégrant les services.17 

Entre 1948 et 2024, la part des pays en développement dans les exportations mondiales de marchandises est passée de 32% à 48%

part des pays en développement dans les exportations mondiales de marchandises

Notes méthodologiques : Les pourcentages sont calculés à partir de la valeur des exportations de marchandises (exprimée en dollars courants).
Pour chaque groupe de pays, les exportations incluent celles qui ont lieu entre les pays du groupe et celles qui ont lieu avec les pays tiers.
La catégorisation des pays entre économie avancée et en développement est issue de la classification de la CNUCED (version 2025). La Corée du sud qui a rejoint, depuis 2021, les pays développés est identifiée ici dans les pays en développement (afin de pouvoir mettre en évidence les “dragons asiatiques”, Corée du Sud, Taiwan, Singapour, Hong-Kong).

Depuis les années 1980, presque tous les pays développés sont concernés par la baisse de leur poids commercial. 

  • L’Union européenne (incluant tous les pays qui l’ont intégré et le Royaume Uni) apparaît comme une puissance commerciale majeure mais en perte de vitesse : elle est passée de plus de 43% des exportations mondiales au début des années 1990 à environ 31% en 2024.18
  • La part des États-Unis diminue en continu sur la période pour atteindre environ 8,5% autour de 2024. L’essentiel du déclin commercial américain a cependant eu lieu pendant les Trente Glorieuses. 
  • Le commerce japonais connaît son heure de gloire dans les années 1980-90 avec une part qui culmine à près de 10% du commerce mondial avant de connaître un long déclin (moins de 3% en 2024). 
  • Les “autres économies développées” comprennent 22 entités territoriales en 2024 dont les cinq premières représentent 88% des exportations du groupe (Canada, Suisse, Russie, Australie, Norvège). Leur part est restée stable depuis le début des années 1990 autour de 9 à 10%. 

Depuis la crise financière de 2007-2008, nombre d’observateurs annoncent la fin de la mondialisation voire la démondialisation. L’analyse des données permet de douter de la réalité d’un tel phénomène. Si la croissance du commerce international marque une pause, on n’observe pas une baisse des flux. Par ailleurs, la mondialisation financière, elle, ne marque pas le pas : qu’il s’agisse du volume d’actifs sous gestion, des indices boursiers, du volume des produits dérivés, des transactions sur le marché des changes… Tous les indicateurs de la finance triomphante restent en hausse. Le poids croissant des acteurs du numérique sur l’économie mondiale constitue également un signal allant à contresens d’une supposée démondialisation. Cependant, les tensions croissantes entre la Chine et les États-Unis, la guerre commerciale amorcée par le président américain Donald Trump dès son premier mandat, et surtout la prise de conscience des fragilités de la dépendance à des chaînes de valeurs mondiales19 pourrait conduire à la relocalisation de certaines productions ou à minima à la régionalisation des échanges.

L’expansion commerciale des économies en développement, souvent mise en avant, est en fait essentiellement celle de l’Asie.

Cela concerne dans un premier temps les dragons asiatiques (aussi parfois appelés Nouveaux Pays industriels de première génération)20 dont le décollage est fondé sur une stratégie de développement de politiques industrielles à l’abri de barrières douanières ciblées sur des produits d’exportation vers les pays développés. Leur part dans les exportations mondiales de marchandises augmente à partir des années 1980 et se stabilise autour de 10% à partir des années 1990. 

La Chine a suivi, à partir de la fin des années 1980 et de l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping, une stratégie similaire. Son décollage s’accélère après son adhésion à l’OMC en 2001. D’abord devenue “l’atelier du monde” pour les produits manufacturés, elle s’affirme, depuis le tournant des années 2020, comme une puissance dans les secteurs de haute technologie (informatique, IA et technologies de la transition écologique). La valeur de ses exportations passe de moins de 2% des exportations mondiales dans les années 1980 à presque 15% en 2024. Premier exportateur du monde depuis 2007, la Chine est aussi le premier partenaire commercial (en comptant importations et exportations) pour près de 60 économies à travers le monde.21 

Le groupe des “autres économies en développement d’Asie et d’Océanie” comprend 43 entités territoriales en 2024 dont les huit premières représentent 76% des exportations du groupe : il s’agit des grands exportateurs de pétrole (Emirats Arabes Unis et Arabie Saoudite), des tigres asiatiques (Vietnam, Malaisie, Thaïlande, Indonésie22), de l’Inde et de la Turquie. Leur part a été multipliée par deux depuis la fin des années 1980 pour atteindre environ 15% des exportations mondiales.

La part du reste du monde en développement (c’est-à-dire la totalité de l’Afrique et presque toutes les Amériques23) stagne autour de 7% à 8% sur la période. Comme expliqué dans l’Idée reçue 3 sur les supposés bienfaits de la mondialisation pour les pays en développement, l’analyse du contenu des exportations montre de plus que, pour ces pays, la part des exportations directement liées aux matières premières (produits primaires, énergies fossiles et produits manufacturés liés à la transformation des ressources naturelles) domine. Elle représente sur toute la période 1995-2024 plus de la moitié de la valeur des exportations des pays en développement hors Chine et dragons asiatiques. 

L’analyse de la destination des exportations confirme la part prépondérante prise par la Chine dans le commerce international entre le Nord et le Sud

Graphique : exportations de marchandises entre zones de développement (Nord, Sud, Chine) 1995-2024

Source : Base de données de la CNUCED – Matrice du commerce annuel de marchandises. Le Nord désigne les économies développées, le Sud les économies en développement.

Lecture : Les exportations de la Chine vers les autres pays du Sud et les exportations des pays du Sud vers la Chine sont passées de 3% à 13% des exportations mondiales sur la période.

Entre 1995 et 2024, les échanges Nord-Nord (en bleu foncé) diminuent (de 57% à 38% des exportations mondiales) essentiellement au profit des échanges Sud-Sud multipliés par 2,5 sur la période. Cependant, l’essentiel de cette hausse a été captée par la Chine qui a également capté une part croissante des échanges Nord-Sud.

Pour en savoir plus

La mondialisation ou le triomphe de la finance

Si la mondialisation commerciale commence au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ce n’est qu’à partir des années 1970-1980 que la mondialisation financière prend toute son ampleur. 

La fin de l’ordre de Bretton Woods conjuguée aux mouvements de libéralisation bancaire et financière ainsi que d’ouverture des marchés de capitaux conduisent à une véritable financiarisation de l’économie24. Elle se caractérise par le pouvoir accru de la finance sur la sphère productive et par l’augmentation des flux financiers internationaux. De nombreux indicateurs témoignent de cette emprise croissante qu’il s’agisse du niveau d’endettement public et privé, de l’importance des acteurs financiers dans la gouvernance des entreprises, ou encore de la déconnexion croissante entre la sphère financière et l’économie productive. C’est ce dont témoigne, par exemple, l’augmentation du stock d’actifs financiers mondiaux qui a été nettement plus importante que celle du PIB.25

La promesse de cette libéralisation financière était de faciliter l’accès de tous les acteurs aux financements internationaux afin de promouvoir la croissance et le développement. Comme nous allons le voir, les investissements directs à l’étranger26 ont en effet connu une nette augmentation. Ils ont en particulier participé au développement des chaînes de valeurs mondiales27, et donc du commerce international, mais aussi à l’accroissement de la puissance des multinationales qui les contrôlent. Il est, cependant, loin d’être évident que le bilan soit positif. La financiarisation de l’économie a, en effet, également eu de nombreuses conséquences néfastes que ce soit sur la multiplications des crises financières, dont la crise globale de 2007-2008, ou en termes d’impact sur les inégalités, et l’orientation stratégique des entreprises vers le profit à court terme

De Bretton Woods à la libéralisation financière

L’échec de la construction d’un ordre monétaire et financier stable 

Si au lendemain de la guerre, la libéralisation des échanges commerciaux est bien à l’agenda politique international, ce n’est pas le cas pour la monnaie et les flux de capitaux. La conférence de Bretton Woods de 194428 institue un ordre financier international visant la stabilité : un système de taux de change fixes mais ajustables, basé sur la convertibilité du dollar en or, le contrôle des capitaux, et le soutien du FMI à la balance des paiements29 des pays en difficulté. Cependant, ce système n’était ni sans faille, ni sans déséquilibre. C’est ainsi que naissent dès cette période les prémices de la mondialisation financière.

Marché des “eurodollars” : naissance de la finance offshore

En 1957, une décision apparemment anodine de la Banque d’Angleterre ouvre une brèche dans le contrôle des mouvements transnationaux de capitaux. En autorisant les banques britanniques à servir d’intermédiaires entre des acteurs économiques étrangers réalisant des transactions dans des devises autres que la livre sterling (principalement des dollars), elle crée le marché des “eurodollars”30 qui échappe à toute régulation publique. C’est le début de la finance offshore.

Comme l’explique Ronen Palan, professeur de politique internationale, “la Banque centrale venait de décider que des transactions qui avaient lieu à Londres pouvaient être considérées comme n’ayant pas eu lieu à la City et échapperaient ainsi au contrôle réglementaire britannique. Mais comme en réalité elles avaient bien lieu à Londres, la seule autorité publique qui disposait de la possibilité de les réguler était la Banque d’Angleterre31!“. Ce marché est rapidement devenu le véhicule privilégié des banques britanniques, mais aussi américaines, et des multinationales pour contourner les réglementations financières de leur pays. 

Effondrement du système de Bretton Woods 

Sur le plan monétaire, la position dominante du dollar pour les échanges internationaux issue des accords de Bretton Woods, crée pour les États-Unis une situation difficile32. Pour importer (notamment des marchandises américaines) les différents pays doivent disposer de dollars : il faut donc que la balance des transactions courantes33 des États-Unis soit déficitaire. 

Dans les années 1960, la forte hausse de ce déficit34 finit par créer un décalage entre les dollars détenus hors du pays et les réserves en or des États-Unis. En août 1971, le président Nixon, confronté à la fonte de ces réserves, décide de suspendre la convertibilité du dollar. Un nouveau système de changes flottants est entériné par les Accords de la Jamaïque en 1976. Désormais, le cours des devises évolue sur le marché des changes en fonction de l’offre et de la demande. Cela ouvre la porte à la spéculation sur les cours des devises. Par ailleurs, l’instauration des changes flottants, en créant un nouveau risque (le risque de change) donne également l’impulsion au marché des produits dérivés.

Le tournant des années 1980 et l’avènement du néolibéralisme

La fin de la convertibilité du dollar en or ouvre une période d’instabilité économique internationale. Les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979 provoquent une hausse importante des prix du baril, dont les conséquences négatives se font sentir dans toutes les économies (à l’exception des pays exportateurs d’hydrocarbures). Les pays développés entrent dans une période de stagflation (concomitance d’inflation et de chômage de masse). La croissance mondiale ralentit : elle passe d’environ 5% par an dans la période précédente à moins de 3%. 

Face aux difficultés économiques, les thèses néolibérales gagnent en importance dans les milieux politiques, de droite comme de gauche, des pays développés. Il s’agit de favoriser l’économie de marché et la “société ouverte” à l’échelle mondiale tout en limitant les interventions publiques “perturbatrices” de l’économie. Libéralisation financière, maîtrise de l’inflation, discipline budgétaire des États, flexibilisation du marché du travail, levées des contraintes aux échanges sont à l’ordre jour.

Arrivés au pouvoir en 1979, les gouvernements de Ronald Reagan aux États-Unis et de Margaret Thatcher au Royaume-Uni mettent en place cet agenda au niveau national et le poussent à l’international. En Europe, les socialistes français promeuvent, au sein de la Commission européenne, un approfondissement du marché intérieur et en particulier la libre circulation des capitaux.

L’agenda néolibéral est également imposé à de nombreux pays en développement dont la situation se dégrade à la suite des chocs économiques globaux et de la hausse des taux d’intérêts par la Banque centrale américaine35. En août 1982, le Mexique annonce qu’il ne peut faire face à ses obligations financières, ce qui ouvre la crise de la dette des pays en développement qui dure toute la décennie. En échange de leur soutien, le FMI et la Banque Mondiale imposent aux pays d’Amérique Latine et d’Afrique en difficulté, des “plans d’ajustement structurels” incluant, entre autres mesures, la réduction des dépenses publiques, l’ouverture des marchés domestiques aux importations et la libre circulation des capitaux.

Un monde de plus en plus “libre” (pour la finance globale) 

En 2010, le FMI a réalisé un indice de libéralisation financière couvrant 91 économies sur la période 1973-2005 qui montre l’ampleur du phénomène, en particulier dans les économies avancées. 

Indice de libéralisation financière par groupe de pays 1973-2005

Graphique : indice de libéralisation financière par groupe de pays 1973-2005 (source FMI)

Source : Abdul d Abiad, Enrica Detragiache, Thierry Tressel, A New Database of Financial Reforms, IMF Staff Papers, 2010.

Lecture : L’indice combine sept paramètres de libéralisation financière, noté chacun sur 3. Une note globale de 21 indique une libéralisation financière totale.

Les 7 paramètres : le contrôle du crédit, le contrôle des taux d’intérêts, les barrières à l’entrée de nouvelles banques sur le marché national, la part de la propriété publique dans le secteur bancaire, le contrôle des mouvements de capitaux, la régulation prudentielle et la supervision bancaire, les politiques publiques restreignant ou encourageant le développement des marché financiers.

Notons qu’au-delà des mesures de dérégulation, le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication a joué un rôle majeur dans l’expansion de la sphère financière. La numérisation constitue le support physique de la mondialisation financière, qui n’aurait en aucun cas pu prendre l’ampleur actuelle à l’ère du papier, que ce soit en termes de vitesse et de multiplicité des transactions (encore accélérée par le trading haute fréquence entièrement automatisé), d’analyse des données, de complexification des produits financiers, ou d’interconnexion entre les places financières.

Les Investissements directs à l’étrangers : développement, délocalisation et éclatement de la production 

La mondialisation financière repose sur de multiples flux de capitaux entre pays qui sont souvent regroupés en deux catégories36 : 

  • les investissements de portefeuille relèvent d’une logique de placement financier,  voire de spéculation  ; 
  • les investissements directs à l’étrangers (IDE) relèvent d’une volonté d’intervenir dans la gestion d’une entreprise. 

Les IDE ont constitué un puissant moteur de développement des chaînes de valeurs mondialisées37 et de la mondialisation commerciale. Ils permettent en effet la multinationalisation des firmes des pays développés, que ce soit par la création de filiales à l’étranger ou par la prise de participation dans des entreprises existantes.

Qu’est-ce que les IDE (Investissement directs à l’étranger) ou IDI (Investissements Directs Internationaux) ?

Les investissements directs à l’étranger (IDE38) sont réalisés par un investisseur (en général une entreprise) afin de contrôler la gestion d’une entreprise résidant dans un autre pays ou d’exercer une “influence significative” sur sa gestion (détention d’au moins 10% des droits de vote39). 

Les IDE peuvent avoir plusieurs objets : créer une entité (filiale, succursale) à l’étranger, acquérir des parts du capital (des actions) d’une entité étrangère, accroître les capacités de production d’une filiale ou injecter des fonds pour la soutenir si elle est en difficulté. 

Ils peuvent par ailleurs relever de deux types de stratégies pour l’entreprise investisseuse (les deux étant souvent mêlées). L’IDE horizontal consiste à créer des filiales produisant des biens identiques à ceux de la société mère afin de pénétrer un marché pour pouvoir bénéficier des mêmes conditions que les producteurs nationaux. L’IDE vertical consiste à fragmenter la production entre différents pays afin de profiter des différences de fiscalité et de coûts de production (liés en particulier à la législation sociale ou environnementale). 

Source : Le rapport de l’OCDE Définition de référence de l’OCDE des investissements directs internationaux (5e édition en 2025) sert de référence pour l’harmonisation des statistiques au niveau international. 

La frontière entre IDE et placements purement financiers est devenue de plus en plus difficile à établir à mesure de la financiarisation de l’économie. Ainsi, d’après une étude du FMI, une part conséquente des IDE actuels relèveraient en réalité de stratégie d’optimisation fiscale agressive des multinationales localisant artificiellement des investissements (en particulier des actifs incorporels40) dans des pays à faible imposition. Sur la période 2009-2017, 30% à 40% des flux d’IDE annuels seraient des “IDE fantômes”41.

Les flux d’IDE sont assez largement dominés par les pays développés

Comme on peut le constater sur le graphique ci-après, les flux d’IDE sont globalement croissants jusqu’à la crise financière de 2007-2008. Ils sont ensuite restés relativement stables, évoluant autour de 1500 milliards de dollars par an. Leur évolution reflète également l’enchaînement de booms et de crashs des cycles financiers globaux (ex : bulle et crash des valeurs internet en 2000, bulle et crise financière de 2007-2008, crise de 2020 à la suite de la pandémie de COVID19). On peut noter, de plus que, ce sont les mouvements de capitaux issus des pays développés qui déterminent le cycle mondial. 

Evolution des flux d’investissements directs à l’étranger sur la période 1990-2024

Graphiques : Flux d'investissements directs à l'étrangers (IDE) entrants et sortants 1990-2024

Source : base de données de la CNUCED Investissement étranger direct : flux et stock entrants et sortants. Pour un graphique interactif voir le FDI explorer issu du Rapport sur l’investissement dans le monde2025, CNUCED

Lecture : Les flux d’IDE entrants (c’est-à-dire les IDE qui sont investis par des acteurs étrangers dans un pays donné) sont passés, au niveau mondial, d’environ 205 milliards de dollars en 1990 à 1508 milliards en 2024. Les flux d’IDE sortants (c’est-à-dire les IDE qui sont investis par des acteurs nationaux dans des pays étrangers) sont passés, au niveau mondial, d’environ 243 milliards de dollars en 1990 à 1609 milliards en 2024.

Les catégories économies en développement et économies développées correspondent à la classification de la CNUCED. Voir la classification des groupes de pays et leur composition (version 2025). 

Les données incluent les flux d’IDE entre les pays de l’Union européenne.

Les IDE proviennent surtout des pays développés (principalement les Etats-Unis, le Japon et l’Union européenne) même si cette domination s’amenuise au cours de la période (passant de 95% à 69% des flux sortants). On peut en particulier noter l’émergence de la Chine parmi les investisseurs internationaux : à partir des années 2015, elle représente autour de 10% des flux sortants annuels. 

Les IDE ont pour première destination les économies développées. En clair, les pays riches investissent dans d’autres pays riches bien plus que dans les économies en développement. La tendance s’inverse toutefois au tournant des années 2010-2020 : les flux d’IDE entrants dans les économies en développement deviennent alors dominants. Ils ont principalement pour destination les pays d’Asie du Sud Est, la Chine et dans une moindre mesure l’Amérique latine.  

Tous ces chiffres sont à interpréter avec précaution car, comme noté précédemment, les flux d’IDE cachent des pratiques d’évasion voire de fraude fiscale. Par exemple, à partir de 2006 les îles Caïmans et les Îles Vierges britanniques représentent une part très conséquente des IDE entrants en Amérique latine (entre un minimum de 31% en 2022 et un maximum de 94% en 201542). On peut douter  de la dimension réellement productive de ces investissements…

Les investissements direct à l’étranger ne favorisent pas nécessairement le développement économique

Les IDE entrants sont traditionnellement vus comme un moyen d’accroître le développement économique, en particulier dans les pays en développement, car ils apporteraient des sources stables de financement extérieurs complétant les ressources intérieures. 

Cela dépend cependant de plusieurs facteurs. 

  • Le type d’IDE : les IDE de création (mise en place de nouvelles capacités de production) sont bien plus porteurs de développement économique que les flux liés aux fusions et acquisitions ou les flux intra-entreprises (qui peuvent être, et sont de plus en plus, liés à des stratégies d’optimisation fiscale).
  • Le secteur : l’investissement dans le secteur primaire (agriculture et industries extractives), renforçant la spécialisation de nombre de pays, n’a pas le même impact sur le développement économique que celui portant sur des industries manufacturières à haute valeur ajoutée. 
  • Les IDE ont une contrepartie financière (paiement d’intérêts, de dividendes etc.) qui peut mettre les pays destinataires en difficulté. Comme l’explique la CNUCED, ils “s’accompagnent de sorties de revenus sous la forme de bénéfices rapatriés, de redevances et de droits de licence. Ces paiements peuvent se solder par des transferts financiers négatifs en particulier lorsque les entrées d’IDE deviennent nettement inférieures à celles des années précédentes et que les paiements doivent être effectués sur un stock important d’IDE existants. Les pays qui accueillent des IDE depuis longtemps et ont donc un stock de capital étranger relativement important, sont les plus susceptibles d’enregistrer des transferts nets négatifs.”43 

Enfin, les IDE ne représentent qu’une partie des mouvements de capitaux : comme expliqué dans l’Essentiel 4, le stock global des investissements étrangers et la volatilité des flux peuvent avoir des effets extrêmement déstabilisants pour les pays concernés.

Pour en savoir plus

La mondialisation repose sur l’expansion sans précédent de chaînes de valeur mondiales

À partir de la fin des années 1980, les échanges commerciaux et les flux financiers internationaux explosent. Cette période est également marquée par l’expansion sans précédent des chaînes de valeur mondiales (CVM). Depuis la pandémie de COVID-19, l’enchaînement des crises qu’elles soient sanitaires, géopolitiques, ou énergétiques a montré les dangers créés par cette situation. 

Définition : qu’est-ce qu’une chaîne de valeur mondiale (CVM) ? 

Une chaîne de valeur44 mondiale comprend l’ensemble des activités interdépendantes réalisées à travers le monde par différentes entreprises pour mener un produit de sa conception à son utilisation finale.

Ces activités peuvent, selon les cas, inclure la recherche et développement, la conception, l’extraction et la transformation des ressources naturelles, la fabrication des différents composants, l’assemblage, la commercialisation et le marketing, la distribution, la vente au détail, la gestion de la fin de vie. Les chaînes de valeurs impliquent donc l’intervention de plusieurs secteurs économiques45. Le concept est de plus beaucoup plus large que celui de chaîne d’approvisionnement qui est centré sur la fourniture de matière première pour la production.

Une CVM implique un haut degré de coordination des différents acteurs impliqués, coordination réalisée par les multinationales qui sont à leur tête et les contrôlent. 

Comprendre la chaîne de valeur

Philippe Gattet sur XerfiCanal

Source : Émission Comprendre de XerfiCanal

Un peu d’histoire : d’où viennent les chaînes de valeurs mondiales?

Les chaînes d’approvisionnement mondiales existent depuis fort longtemps. Elles naissent, dans leur forme la plus simple, avec le commerce bilatéral : d’un côté des produits de base et de l’autre des produits manufacturés entièrement assemblés. La division du travail oppose alors pays industrialisés et pays en développement et/ou colonies : en simplifiant, le travail d’extraction ou de culture des matières premières est fait dans les pays pauvres ; la conception, la transformation, l’assemblage et la commercialisation dans les pays riches.
À partir des années 1980 s’élaborent progressivement des chaînes de valeurs mondiales : les différentes phases de production sont réalisées à divers endroits du monde entier. La structure des échanges commerciaux devient multidirectionnelle et les produits intermédiaires (ceux qui servent au / entrent dans le processus de production) occupent une place croissante.

Notre façon même de commercer a connu une énorme mutation. Auparavant, les biens étaient fabriqués au Mexique ou à Maurice ou en Malaisie. Désormais, ils sont fabriqués dans le monde. Du fait de l’expansion des chaînes de valeur mondiales la plupart des produits sont fabriqués à partir d’intrants venus de différents pays. Les produits franchissent les frontières à maintes reprises aux différents stades de la fabrication. […] Il y a 20 ans, la teneur en produits importés des produits exportés était de 20%. Elle avoisine désormais les 40%. Plus de la moitié des biens manufacturés exportés sont des composants destinés à servir d’intrants pour des biens à assembler. En Asie, cette teneur dépasse 70%. 

Pascal Lamy, DG de l’OMC, 2012s

Exemple de l’automobile

Le secteur de l’automobile illustre bien cette dynamique et montre par ailleurs à quel point les décisions prises par Donald Trump début 2025 sur les droits de douane sont simplistes46

Retraçons à grands traits l’historique de cette industrie aux États-Unis pour montrer la fragmentation croissante des chaînes de valeur.

Au tout début du XXᵉ siècle, les constructeurs automobiles américains comme Ford Motor Company ont adopté un modèle de production verticalement intégré. La conception, la fabrication, l’assemblage et la distribution se faisaient sur le même site, le plus souvent dans la région de Détroit. La valeur créée par le produit restait donc majoritairement locale, à l’exception des matières premières importées, comme l’acier ou le caoutchouc. La Ford Model T, par exemple, illustre parfaitement ce modèle où l’ensemble des activités essentielles se déroulait aux États-Unis.

Après la Seconde Guerre mondiale, entre les années 1950 et 1970, la production automobile américaine commence à se spécialiser progressivement. Les constructeurs continuent de concentrer la majorité de leurs activités aux États-Unis, mais certaines pièces commencent à être produites par des fournisseurs spécialisés situés au Mexique, au Japon ou en Europe de l’Ouest. Cette période marque le début d’une fragmentation régionale des activités, bien que la valeur principale reste captée par les entreprises américaines.

À partir des années 1980, Ford, GM et Chrysler commencent à délocaliser partiellement certaines étapes de production, notamment l’assemblage au Mexique, et la fabrication de composants électroniques en Asie. La conception et la R&D restent concentrées aux États-Unis, mais la valeur captée localement diminue proportionnellement.

Dans les années 2000 et 2010, les chaînes de valeur automobiles deviennent véritablement mondiales. Une voiture américaine, comme la Ford F‑150 ou la Chevrolet Bolt, est maintenant le fruit de composants provenant d’au moins dix pays différents. Les systèmes électroniques peuvent être fabriqués en Chine, Corée du Sud ou au Japon ; les transmissions ou pièces mécaniques viennent d’Europe ou du Mexique ; les batteries des véhicules électriques, de plus en plus utilisées, impliquent des matières premières provenant d’Australie, du Chili et de Chine, ainsi que des entreprises chinoises comme CATL et BYD. L’assemblage final reste souvent aux États-Unis ou au Mexique.

Quel est le poids des chaînes de valeurs mondiales dans le commerce international ?

Il est plus difficile de répondre à cette question qu’il n’y paraît. En effet, les flux déclarés dans les statistiques commerciales sont estimés en termes bruts : lorsqu’un bien franchit une frontière c’est la totalité du prix du bien qui est déclaré. Les produits exportés étant de plus en plus composés de biens et services préalablement importés, cela induit des double comptage et donc une surestimation de la valeur globale du commerce international

Par ailleurs, ces chiffres ne permettent pas de différencier le commerce purement bilatéral de celui impliquant les CVM. C’est pourquoi, depuis les années 2010, différents travaux essayent d’évaluer la valeur ajoutée apportée par chaque pays dans la valeur finale d’un bien. Il est alors possible d’en tirer le poids des CVM dans le commerce mondial comme on peut le voir dans le graphique suivant. 

Le commerce impliquant les CVM représente quasiment la moitié de la valeur du commerce mondial en 2024

Graphique : Evolution des exportations mondiales, des échanges bilatéraux et du commerce international impliquant des chaînes de valeur mondiales 2007-2024

Source : Global value chain development report 2025, OMC utilisant le cadre analytique réalisé par Alessandro Borin et  Michele Mancini Measuring What Matters in Global Value Chains and Value-Added Trade, Policy Research Working Paper, World Bank, 2019.

Note : Le commerce traditionnel (ligne bleue) désigne la valeur des exportations brutes liées au commerce purement bilatéral. Le commerce lié aux chaînes de valeur mondiales (ligne rouge) désigne la valeur des exportations brutes impliquant plusieurs passages de frontières.

Plusieurs facteurs ont contribué à l’expansion des CVM

Le développement des chaînes de valeur mondiales résulte de la combinaison de plusieurs facteurs. Citons pour commencer le contexte politico-économique lié à la révolution néolibérale des années 1980 et géopolitique tels l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce ou l’effondrement de l’Union soviétique. Des facteurs techniques, comme la baisse des coûts de transport et le développement des technologies numériques, ont également joué un rôle important. Enfin, les multinationales, qui sont à la tête des CVM et les organisent à l’échelle mondiale, ont été instrumentales dans leur développement.

Les chaînes de valeur mondiales sont dominées par les multinationales 

Les CVM sont organisées et contrôlées par les firmes multinationales via la création de filiales à l’étranger ainsi que l’externalisation d’une partie de la production à des fournisseurs ou des sous-traitants dans différentes parties du monde. Ces firmes, leurs dirigeants et leurs actionnaires, dominent le commerce international et sont les grands gagnants de la mondialisation.

Cette domination s’accompagne de multiples conséquences négatives que ce soit sur les inégalités de revenu et de patrimoine dans les pays développés et en développement, sur la répartition de la valeur au sein de la chaîne entre les entreprises cheffes de file et leur fournisseurs et prestataires, ou sur les marges de manœuvre des États pour mettre en place des politiques publiques. 

La capacité des multinationales à délocaliser des usines et des emplois a considérablement affaibli le pouvoir de négociation des syndicats et des pouvoirs publics. La mondialisation s’est ainsi accompagnée d’une concurrence fiscale, sociale et environnementale accrue entre les États du monde entier. 

L’asymétrie des rapports de force entre les entreprises à la tête des CVM et leurs fournisseurs et sous-traitants se traduit par des pratiques d’achat au moins-disant, limitant la capacité de ces derniers à innover et monter en gamme ainsi qu’à procéder à des hausses de salaires ou à des améliorations des conditions de travail.

Enfin, les firmes multinationales, dont les sièges se situent en majorité dans les pays développés, se sont trouvées en position privilégiée pour influencer les règles du commerce international et pour réorganiser le processus de production à leur avantage, créant ainsi des possibilités d’étendre leurs stratégies de réduction des coûts à l’échelle mondiale. 

Ajoutons que la mondialisation financière accroît le pouvoir des détenteurs de capitaux à la fois sur l’ensemble de l’économie et sur les multinationales elles-mêmes. L’hypermondialisation est concomitante de la montée de l’idéologie et des pratiques visant à donner comme rôle premier aux entreprises la maximisation de leurs profits pour servir leurs actionnaires, ce qui pose de nombreux problèmes pour la pérennité des entreprises elles-mêmes, l’environnement et la société

L’entrée de nouveaux pays dans l’économie-monde 

Au tournant des années 1980-90, la conversion de la Chine de Deng Xiaoping à “l’économie socialiste de marché” et l’effondrement de l’URSS et du “bloc de l’Est” marquent le triomphe de l’économie libérale. 

Presque tous les pays de la planète entrent alors dans l’ère de la mondialisation. L’émergence de la Chine constitue l’un des éléments structurants des dernières décennies. S’appuyant sur une main d’œuvre abondante et peu chère, le pays développe une stratégie économique fondée sur une ouverture aux investissements étrangers, puis au commerce (avec l’adhésion à l’OMC en 2001), tout en maintenant un important contrôle public (politiques industrielles ciblées, maîtrise de l’ouverture commerciale, contrôle de la monnaie). Cette stratégie lui permet d’abord de devenir “l’atelier du monde” puis de réussir une montée en gamme en développant des industries à plus forte valeur ajoutée. Aujourd’hui, la Chine constitue clairement une menace pour les économies occidentales47 dans tous les domaines.

La poursuite de la construction européenne et l’approfondissement du marché intérieur constitue un autre grand marqueur de la période. Avec le traité de Maastricht (1992), la CEE devient l’Union européenne et se dote d’une monnaie commune, l’euro. Les adhésions successives (19 nouveaux pays entre 1973 et 2013) agrandissent le marché intérieur de l’UE qui devient la principale zone de libre échange du monde, où circulent sans entrave marchandises, services, capitaux et travailleurs. L’intégration des pays de l’Est apporte une réserve de main d’œuvre bon marché qui alimente les chaînes de valeur, telle l’industrie automobile, où les multinationales d’Europe de l’Ouest sont bien présentes. 

Libre circulation des capitaux et ouverture commerciale accrue

Le tournant idéologique néolibéral des années 1970-80 s’accompagne de nombreuses mesures visant à ouvrir les marchés de capitaux et à libéraliser le commerce. 

  • L’ouverture des marchés de capitaux et la multiplication des accords de protection des investissements48 ont entraîné le développement sans précédent des investissements directs à l’étranger49 et donc facilité l’implantation des multinationales dans de nouveaux pays, que ce soit via la création de filiales ou la prise de participation dans des entreprises nationales.
  • L’expansion des CVM est étroitement liée à l’évolution de l’architecture juridique du commerce international. Lancé en 1986, le cycle de négociation d’Uruguay aboutit à la création de l’Organisation Mondiale du Commerce en 1995, qui, paradoxalement, marque aussi la fin des négociations commerciales multilatérales (le cycle de Doha lancé en 2001 n’aboutira pas à de nouveaux accords). À partir des années 1990, les accords commerciaux bilatéraux et régionaux se multiplient, de même que les accords de protection des investissements. Parmi les grands accords commerciaux régionaux, on peut en particulier citer l’ALENA50 signé en 1994 entre le Canada, les États Unis et le Mexique. Le contenu des accords change également : alors que jusque-là, l’attention portait principalement sur la baisse des droits de douane, elle concerne désormais les barrières non tarifaires51. Cette préoccupation est notamment liée au besoin qu’ont les multinationales d’harmoniser les réglementations (le plus souvent à la baisse) pour faciliter l’uniformisation des normes techniques auxquelles doivent se conformer leurs différents fournisseurs à travers le monde.
Innovations et baisse des coûts dans le domaine des transports

Si la baisse des coûts concerne tous les modes de transport, elle est fondamentale pour le secteur maritime qui représente environ 80% du volume des marchandises échangées dans le monde52. À cet égard, la révolution des conteneurs a joué un rôle déterminant. Plus généralement, les progrès réalisés dans l’adaptation des navires aux types de marchandises transportées53 a grandement facilité le commerce. Enfin, le développement des pavillons de complaisance à partir de la fin des années 1960 a aussi contribué à la baisse des coûts en permettant aux armateurs de s’abstraire des normes sociales, environnementales et de pratiquer l’optimisation fiscale. 

La révolution des conteneurs

Les conteneurs apparaissent dès les années 1950 aux Etats-Unis, mais ne se diffusent dans le commerce international qu’à partir de la fin des années 1960. Le transport de conteneurs s’est ensuite massifié, de même que la taille des navires : en 2024, plus de 183 millions d’EVP54, c’est-à-dire 6 milliards de m3, ont été échangés dans le monde. Les porte-conteneurs géants actuels peuvent transporter près de 800 000 m3 de marchandises… 

Les conteneurs permettent de mieux organiser les navires, d’automatiser et de mécaniser les tâches ce qui réduit le temps de débarquement des marchandises et donc le temps des escales ainsi que la congestion des ports. Les besoins de main d’œuvre, et donc les coûts et le pouvoir de négociation des dockers (capacité à déclencher des grèves en particulier), diminuent également. Enfin, la conteneurisation a permis le développement de “plateformes multimodales” permettant de passer du navire au train et surtout au camion. Les infrastructures portuaires se sont adaptées à la massification pour devenir de véritables zones logistiques intégrées, occupant parfois plusieurs dizaines de kilomètres carrés comme celui de Rotterdam, qui occupe 126 km2

Source : Arnaud Serry, Comment le conteneur change la face du monde, The Conversation, 2025. Voir également The box, Comment le conteneur a changé le monde, Marc Levinson, Max Milo, 2011. Le monde mis en boîte ou l’histoire du conteneur, Les Echos, 2014.

Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC)

Le développement des NTIC a rendu plus facile et moins coûteuse la gestion de réseaux de production très étendus et complexes. Les logiciels de gestion, le GPS, les codes-barres, et plus récemment, les puces intégrées aux produits (ou aux contenants) ainsi que les systèmes d’intelligence artificielle (algorithmes) liées à la captation à l’exploitation des Big Data constituent autant d’outils indispensables à la gestion des CVM, que ce soit pour le traçage des marchandises, la gestion des chaînes logistiques et de l’approvisionnement, ou le marketing et la commercialisation des produits. 

La numérisation de l’économie a, par ailleurs, entrainé l’émergence de nouveaux acteurs de dimension mondiale qui sont devenus incontournables pour l’ensemble des CVM que ce soit en produisant les infrastructures, les produits et les services de l’économie digitale (data centers, microprocesseurs, ordinateurs et téléphones portables, services internet, hébergement, logiciels, protocoles de cybersécurité etc.) ou en ajoutant une couche supplémentaire aux modes de production mondiaux, voir en se substituant, au moins en partie, aux acteurs traditionnels, via le développement de l’économie de plateforme (e-commerce, fintech, plateforme de chauffeur à la demande). 

Les plus gros de ces acteurs55, les Big Tech américaines et quelques très grandes entreprises chinoises, dominent aujourd’hui l’économie mondiale que ce soit en termes de capitalisation boursière, de chiffre d’affaires ou de bénéfices. 

Les récentes crises successives ont montré les dangers liés à l’expansion des CVM

Au-delà des facteurs énoncés ci-avant, l’expansion des CVM a également reposé sur une relative stabilité de l’ordre international56. Cette stabilité, déjà mise à l’épreuve lors de la crise financière de 2008, s’est fortement détériorée au tournant des années 2020. La pandémie de COVID-19 et l’invasion de l’Ukraine ont montré à quel point les CVM pouvaient être fragiles, mettant en danger la sécurité économique de nombreux pays.

Quatre grands risques notamment sont devenus apparents.

La perturbation ou défaillance d’un maillon critique

Le commerce international et plus généralement l’économie mondiale dépendent de nœuds critiques comme les ports chinois ou les 14 détroits et canaux57, points de passage obligés du commerce international. Cette réalité a été très bien exprimée à propos du détroit d’Ormuz par Ahmed Al-Jaber, Ministre de l’Industrie des Emirats arabes unis et PDG d’ADNOC, la compagnie pétrolière nationale, dans une vidéo envoyée en mars 2026 à l’occasion de la CERA week, réunion annuelle de l’industrie du pétrole et du gaz qui se déroule au Texas. 

Les artères vitales de la planète doivent rester ouvertes. Le détroit d’Ormuz est l’une de ces artères : 34 km de large, 20 milliards de barils par jour, près d’un cinquième du pétrole et du gaz mondiaux, plus d’un tiers des engrais mondiaux, près d’un quart des produits pétrochimiques mondiaux, ainsi qu’une quantité importante de matières premières industrielles. En bref, une grande partie de l’oxygène de l’économie mondiale passe par une seule trachée.

Ahmed Al-Jaber, ministre de l’Industrie des Émirats arabes unis, 2026

Des événements géopolitiques, naturels, sanitaires ou logistiques affectant ces nœuds stratégiques peuvent paralyser des chaînes de valeur toutes entières. La pandémie de COVID-19 qui a interrompu la production et le transport de nombreux biens en constitue l’exemple le plus extrême, mais c’est loin d’être le seul. 

Depuis le début des années 2020, les vulnérabilités de passages stratégiques font régulièrement l’objet de l’actualité. Elles peuvent être révélées par des événements géopolitiques. À partir de 2023, les attaques des Houthis du Yémen, dans le contexte de la guerre à Gaza, contre les cargos traversant la Mer Rouge58 détournent une part importante du trafic transitant par le Canal de Suez allongeant ainsi les durées de transport de nombre de marchandises. La fermeture du détroit d’Ormuz à la suite de l’attaque de l’Iran par les États-Unis et Israël en février 2026 empêche les exportations d’énergies fossiles, d’engrais ou encore, d’hélium (gaz stratégique pour les micro-processeurs) des pays de la région. Cette situation fait craindre une nouvelle crise énergétique, alimentaire et industrielle massive.

Des événements climatiques -qui ne feront que s’aggraver avec le réchauffement- peuvent également provoquer le blocage de passages stratégiques et la perturbation du trafic. C’est ainsi que l’Ever Given, porte conteneur gigantesque, s’est échoué dans le canal de Suez en mars 2021 à la suite d’une tempête de sable, bloquant le trafic pendant près d’une semaine59. Le trafic via le canal de Panama est régulièrement perturbé par la sécheresse60

Ces fragilités exposent le commerce mondial à des interruptions et à des surcoûts.  Les cyberattaques sur des ports ou infrastructures critiques ajoutent un risque supplémentaire.61

La perte de contrôle sur une production stratégique

Lorsque les pays ou entreprises ne maîtrisent pas les étapes critiques de la production, cela peut conduire à une perte de souveraineté économique. En France, environ 40% des intrants industriels viennent de l’étranger62. Les pénuries de médicaments63 et de semi-conducteurs64 en sont des illustrations concrètes. La guerre en Ukraine a également provoqué des pénuries de fertilisants, tandis que des crises alimentaires aux États-Unis ou à Cuba montrent la fragilité65 de chaînes critiques alimentaires. Cette dépendance est encore plus cruciale pour l’Europe dans le domaine du numérique et des services financiers.

Face à ces risques, certaines entreprises et pays réévaluent l’intérêt de la fragmentation extrême des chaînes de valeur mondiales. Selon le chercheur Philippe Silberzahn66, le contexte actuel incite au retour à l’intégration verticale : sécuriser la production stratégique en internalisant les étapes critiques, de la conception à l’assemblage final, afin de réduire la dépendance aux fournisseurs étrangers et renforcer la résilience face aux crises. Ce modèle s’applique autant aux technologies numériques qu’aux secteurs traditionnels, comme l’automobile ou la pharmaceutique, et pourrait constituer un tournant majeur dans l’organisation future des chaînes de valeur mondiales.

L’imbrication économique peut devenir un levier de pression géopolitique

La dépendance économique de l’Inde vis-à-vis de la Chine s’est accrue de façon spectaculaire au cours des deux dernières décennies et s’est transformée en un levier géopolitique utilisé par Pékin. Aujourd’hui, la Chine est le principal partenaire commercial de l’Inde, avec plus de 120 milliards de dollars d’importations de marchandises en 2024, et un déficit commercial indien vis-à-vis de la Chine qui est passé d’environ 60 milliards en 2020 à une centaine de milliards de dollars en 202467. Ces importations sont constituées à plus de 90% de biens intermédiaires et de biens de productions : pièces électroniques, machines-outils, circuits intégrés, équipements électriques, principes actifs pour les fabricants de médicaments et de vaccins. Les importations chinoises sont donc fondamentales pour la production industrielle indienne et ses propres exportations (vers l’Europe et les Etats Unis pour l’essentiel).  C’est par exemple le cas des iphones qui représentent 35% des exportations indiennes de produits électroniques et dont 95% des composants nécessaires à leur fabrication viennent de Chine. De même, alors que l’Inde est la “pharmacie du monde” – elle produit 60 000 médicaments génériques, pour un chiffre d’affaires de 42 milliards de dollars – elle est dépendante de la Chine, d’où provenaient deux tiers des principes actifs utilisés par l’industrie pharmaceutique indienne en 201968

Cette structure commerciale crée une vulnérabilité stratégique. Lorsqu’en 2023, l’Inde a tenté d’instaurer des contrôles sur les licences d’importation d’ordinateurs portables pour protéger son industrie locale, l’opposition des industriels indiens du secteur l’a contrainte à reculer, montrant combien les acteurs économiques sont pris dans ces chaînes de valeur69. Plus largement, cette dépendance  fournit à Pékin un levier de pression politique : la nécessité pour New Delhi de garantir l’accès aux composants chinois limite sa marge de manœuvre dans les différends frontaliers ou diplomatiques avec la Chine, et pousse l’Inde à rechercher un compromis dans ses relations bilatérales, même après des affrontements militaires récents comme ceux de 2020 dans la vallée de Galwan.

La situation indienne illustre bien comment les chaînes de valeur peuvent créer des dépendances structurelles qui se transforment en outils de pression géopolitique : un pays dont l’économie dépend de composants ou de produits clés importés d’un rival peut se trouver contraint de modérer ses positions politiques ou de faire des concessions, au risque de perdre une partie de son autonomie stratégique. 

La transformation d’un partenaire économique en ennemi

Dès les années 1960-1970, l’URSS commence à exporter du gaz naturel vers l’Europe de l’Ouest, notamment vers l’Allemagne et l’Italie. Malgré les tensions idéologiques entre blocs, des contrats énergétiques de long terme sont signés : l’Europe a besoin d’énergie à prix compétitif, et Moscou a besoin de devises. Après la chute de l’URSS en 1991, la Russie renforce encore son rôle de fournisseur d’énergie fossile de l’Europe. Dans les années 2000, sous la présidence de Vladimir Poutine, les exportations de gaz et de pétrole vers l’Union européenne augmentent fortement. Des projets majeurs comme le gazoduc Nord Stream, mis en service en 2011,  symbolisent cette interdépendance énergétique croissante.

La Russie est donc un partenaire stratégique de l’Europe pour l’énergie depuis environ cinquante ans. Au vu de la place centrale de l’énergie dans l’économie, on peut dire que la Russie occupait une place de poids dans l’interdépendance économique issue de la mondialisation. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, la Russie est perçue comme un adversaire géopolitique. 

Cette évolution illustre les fragilités d’une mondialisation fondée sur l’éclatement des chaînes de valeur et sur des interdépendances fortes : ce qui était hier un facteur de coopération économique peut devenir, en période de crise géopolitique, un levier de pression et un risque majeur pour la sécurité, la souveraineté et la stabilité des États concernés.

Pour en savoir plus

La puissance monétaire est clef dans la mondialisation

Les échanges monétaires entre pays ou zones ayant des monnaies différentes sont régis par un ensemble de règles implicites ou explicites, qui constituent le système monétaire international (SMI). Il est au cœur de la mondialisation car indispensable à l’existence et à l’accroissement des flux internationaux de biens, de services, d’investissements, de placements, de revenus qui la caractérisent. 

Comme l’écrit Éric Monnet : 

Dans les années 1990 a dominé l’idée d’un monde où le système monétaire international fonctionnerait de manière quasiment automatique, réglé par la liberté des flux de capitaux et la flexibilité des taux de change.

Éric Monnet, 202370

L’argument était que ce fonctionnement serait pour le plus grand bénéfice de tous : les capitaux arriveraient là où les investissements seraient nécessaires, les fluctuations des taux de change71 permettraient de rééquilibrer automatiquement la balance des transactions courantes72, les Banques centrales pourraient se concentrer sur la stabilisation de l’inflation. 

Force est de constater que cette vision ne s’est pas réalisée. La domination du roi dollar, les changes flottants et la libre circulation des capitaux ont été (et sont toujours) porteurs de nombreux déséquilibres que ce soit en matière d’échanges commerciaux ou de crises financières. 

Toutes les devises n’ont pas le même poids dans le système monétaire international

S’il existe un peu plus de 150 monnaies dans le monde73, toutes n’ont pas le même poids dans le système international. Leur puissance respective est à la fois le résultat de l’Histoire (qui explique en grande partie la domination du dollar) et de l’importance économique des pays où elles ont cours légal.

Définition – Quelle est la différence entre une monnaie et une devise ? 

Ces deux mots désignent la même chose mais d’un point de vue différent.

Les devises sont les monnaies étrangères. Ainsi, le dollar est la monnaie nationale des États-Unis et une devise en France, en Allemagne ou en Chine. 

Un standard international a été mis en place pour désigner les devises quel que soit l’endroit. À chaque devise correspond une abréviation de trois lettres (en général, les deux premières désignent les pays, et la troisième se réfère à la devise elle-même). 

  • USD : dollar des États-Unis. 
  • EUR : l’euro (qui constitue une exception)
  • JPY : le yen japonais
  • GBP : la livre britannique (pound) 
  • CNY  (mais aussi parfois RMB) : le renminbi chinois (dont l’unité de compte est le yuan).
Quelles sont les devises les plus utilisées ?

L’importance d’une devise peut être évaluée par son usage dans différents domaines : 

Plus une monnaie est utilisée pour ces trois usages, plus elle fait l’objet de transactions sur le marché des changes75.

Rôle international des principales devises en 2022 (en%)

Graphique : Usages internationaux du dollar, de l'euro, du yen et du renminbi (réserves de change, dette, prêts, paiements, forex)

Source : Le système monétaire international, L’Éco en bref, Banque de France, 2023

* Les transactions sur le marché des changes impliquant toujours deux devises, elles sont comptabilisées sur un total de 200%.

C’est bien sûr le dollar qui domine le système monétaire international dans tous ces domaines. Les autres monnaies jouant un certain rôle sont surtout l’euro, le yen japonais, le renminbi chinois et la livre sterling. 

Le fait qu’une monnaie soit très utilisée confère aux acteurs économiques du pays concerné des avantages que ce soit pour prendre part aux échanges internationaux ou accéder à la finance mondiale. 

Dans notre module sur la dette et les déficits publics, nous expliquons en détail les problématiques liées au fait que certains pays puissent s’endetter dans leur propre monnaie et d’autres non. Nous nous concentrons ci-après sur les paiements internationaux.

Les avantages d’une monnaie utilisée dans les paiements internationaux

Réalisés par des agents économiques de deux pays différents, les paiements internationaux concernent un large éventail d’activités : transactions commerciales entre clients et fournisseurs, paiement de taxes ou d’impôts à des administrations étrangères, investissements à l’étranger, transactions entre les différentes entités d’une multinationale, rapatriement de dividendes ou d’intérêts, rémunération d’employés internationaux etc.76 

Comme on peut le voir sur le graphique suivant, certaines devises sont nettement plus utilisées que d’autres. On peut en particulier constater la place prépondérante du dollar, qui représentait en 2025 près de 50% des paiements. 

Part respective des principales devises utilisées dans les paiements internationaux

Graphique : part (%) des principales devises dans les paiements internationaux 2012-2025

Source : Site MacroMicro

Notes : 

  • Les paiements pris en compte ici sont ceux effectués via SWIFT77.
  • La part de l’euro est ici surestimée car les échanges entre les pays de la zone euro sont inclus.78

Concrètement, comment se passent les paiements internationaux ? 

Imaginons qu’un exportateur français vende du vin à un importateur brésilien et demande à être payé en euros. 

Si ce dernier accepte l’offre, il a deux possibilités :

  • soit il dispose d’un compte en euro et peut donc régler par ce biais ; 
  • soit il doit se procurer des euros pour payer l’entrepreneur français (en demandant à sa banque de changer ses réaux en euros). 

La seconde situation représente un coût pour l’importateur brésilien car les opérations de change impliquent souvent de multiples intermédiaires en plus de sa banque79. Il prend, de plus, un risque de change car le taux de change80 entre le réal et l’euro peut varier entre la commande et le paiement. L’importateur peut chercher à couvrir ce risque, ce qui a un coût également. 

À noter que ces différents coûts et risques jouent sur la compétitivité de l’offre du producteur français. Si des concurrents font une offre en réaux, il est possible qu’ils remportent le marché. Ce sera alors à eux d’assumer les différents risques.

Comme on le comprend, plus une devise est utilisée pour les paiements internationaux, plus cela facilite les échanges internationaux des acteurs économiques du pays concerné. C’est bien évidemment le cas du dollar. C’est également, dans une moindre mesure, celui de l’euro.81

La difficile situation des pays ayant une monnaie instable ou peu demandée

Certains pays ont des monnaies fragiles ou peu demandées : leur cours est tellement bas et erratique que cela empêche toute importation. À l’extrême, elles sont inconvertibles.

Qu’est ce que la convertibilité d’une monnaie ? 

La convertibilité d’une monnaie désigne la facilité plus ou moins grande avec laquelle elle peut être échangée contre des devises sur le marché des changes. 

Une monnaie est convertible quand elle peut être vendue et achetée sur le marché des changes sans restriction majeure ou contrôle de la part des autorités monétaires. Il en existe aujourd’hui un peu moins d’une vingtaine82 dont les principales sont le dollar américain, l’euro, le yen, la livre sterling, les dollars australien et canadien.

Une monnaie partiellement convertible peut être échangée contre des devises sur le marché des changes mais dans des volumes limités par les autorités monétaire du pays. Aujourd’hui, la plupart des monnaies sont convertibles pour les transactions liées à des biens, des services, des revenus et des transferts courants. Par contre, dans de nombreux pays les mouvements de capitaux internationaux sont contrôlés (achats d’actions, de biens immobiliers, souscription de prêts). C’est par exemple le cas du renminbi chinois : bien que prenant une place croissante dans les échanges internationaux, les mouvements de capitaux sont toujours soumis à des autorisations administratives. 

Une monnaie est non convertible quand elle ne peut pas être achetée ou vendue sur le marché des changes. Dans ce cas, tout acteur désirant acquérir ou vendre cette devise doit s’adresser à la banque centrale émettrice qui décide ou non de le faire à un taux décidé unilatéralement. Les systèmes de monnaie inconvertibles sont généralement caractérisés par l’existence de marchés noirs de change.

La fragilité d’une monnaie peut résulter de nombreux facteurs 

Certains relèvent de considérations relatives à la structure de l’économie du pays émetteur. Un pays dépendant de matières premières (agricoles ou minérales) et énergétiques et n’ayant pas de points forts économiques est structurellement importateur. Sa monnaie sera donc peu voire pas du tout demandée. Jouent ensuite des paramètres liés à la conduite de la politique économique et monétaire. Une instabilité politique, voire une forte corruption, une inflation excessive n’inspirent pas confiance. Enfin, des chocs externes, qu’ils soient liés ou non à des crises mondiales (comme les chocs pétroliers, les crises financières ou celle du COVID), peuvent affaiblir la monnaie d’un pays. 

Une monnaie fragile, peu demandée ou peu crédible, limite le commerce et l’investissement international ; elle augmente le coût et le risque du financement extérieur. Elle accroît la vulnérabilité du pays aux crises de change et à l’inflation importée et rend la politique monétaire moins efficace. En résumé, elle réduit l’autonomie d’un pays et sa capacité à se développer. 

On voit donc ici une sorte de cercle vicieux du sous-développement : un pays qui a besoin des autres pour se développer et qui est vu comme fragile peut rester bloqué, en n’ayant pas la capacité à attirer des capitaux extérieurs pourtant nécessaires.

Quels sont les liens entre commerce extérieur, mouvement de capitaux et monnaie ?

Les liens économiques entre les pays se manifestent par des échanges de biens, de services et de capitaux83. Le prix relatif des différentes monnaies en constitue un élément déterminant. La question de l’équilibre de ces échanges est également cruciale : solde de la balance courante84, plus ou moins grande vulnérabilité d’une économie aux mouvements de capitaux. 

Qu’est ce que le taux de change et comment impacte-t-il l’économie ?

Le taux de change d’une monnaie joue un rôle déterminant dans les relations entre un pays et le reste du monde. 

Qu’est-ce que le taux de change ? 

Le taux de change d’une devise est le prix de celle-ci (on parle du cours) par rapport aux autres. Par exemple, si le taux de change de l’euro / dollar (EUR/USD) est égal à 1,170285 cela signifie que la vente d’1€ permet d’acheter 1,1702$. 

Lorsque le cours d’une monnaie augmente, on dit qu’il s’apprécie (quand il baisse, on parle de dépréciation). Par exemple, si l’EUR/USD passe de 1,15 à 1,20, cela signifie que le cours de l’euro s’est apprécié par rapport au dollar. Un euro permet d’obtenir davantage de dollars.

Le taux de change peut être fixé par les autorités monétaires d’un pays ou évoluer au gré de l’offre et de la demande de la devise concernée sur le marché des changes. 

En savoir plus avec les notes pédagogiques de la Finance pour tous et de la Banque de France.

Comme on peut le voir sur le schéma ci-après, le taux de change impacte non seulement la balance courante86 (via notamment le solde commercial et le tourisme) mais aussi l’attractivité du pays en termes d’investissements étrangers, ainsi que le coût de sa dette quand elle est libellée en devise.

Schéma simplifié des effets d’une variation du taux de change

Schéma simplifié des variations du taux de change sur l'économie (exportations, investissements, pouvoir d'achat, prix, dette)

Source : Le taux de change, L’Éco en bref, Banque de France, 2023.

Lecture : Les cases en bleu traduisent les effets d’une dépréciation du taux de change ; les cases en jaune, les effets de son appréciation. 

Comment le taux de change est-il déterminé ? 

Le taux de change dépend tout d’abord du régime de change du pays concerné, c’est-à-dire des règles adoptées par le gouvernement pour fixer les conditions dans lesquelles il est déterminé. 

En fonction de ce régime et des objectifs de politique publique (stabilité financière et contrôle des capitaux, politique commerciale ou industrielle, contrôle des capitaux), les Banques centrales interviennent de façon plus ou moins importante sur le taux de change via le marché des changes ou leur politique monétaire (voir partie sur les marges de manoeuvre des Banques centrales).

Quels sont les différents régimes de change ?

Il existe de nombreux régimes de change différents, qui se distribuent entre deux extrêmes.

Dans un régime de change flottant, le taux n’est fixé par aucune autorité : il évolue en fonction de l’offre et de la demande sur le marché des changes. Depuis la fin du système de Bretton Woods, et l’abandon de la parité du dollar avec l’or, les principales économies (États-Unis, Zone euro87, Japon) ont progressivement adopté un régime de change flottant.

En régime de change fixe, le cours de la monnaie nationale est fixé administrativement par rapport à un étalon : depuis l’abandon de l’étalon or, il s’agit d’une devise ou d’un panier de devises. Les autorités monétaires interviennent sur le marché des changes pour défendre le cours ainsi fixé. Les monnaies du Danemark, de la Bulgarie88 et des pays des coopérations monétaires Afrique-France89 ont des cours fixes (avec des bandes étroites de fluctuation) par rapport à l’euro. Dans ce type de régime, le taux de change peut évoluer à la hausse (réévaluation) ou à la baisse (dévaluation) du fait d’une décision des autorités monétaires, si elles le jugent inadapté au contexte économique ou à la suite d’attaques spéculatives. 

Entre ces deux extrêmes on trouve des régimes intermédiaires comme la parité glissante90 ou le flottement administré91. C’est par exemple le cas du renminbi chinois ou de la roupie indienne. 

Ensuite, le taux de change d’une monnaie est déterminé sur le marché des changes (le Forex pour les initiés). 

Le FOREX est le marché sur s’échangent les devises : de l’euro contre des yens, du renminbi contre des dollars etc. C’est la confrontation entre l’offre et la demande de chaque devise sur ce marché qui permet d’en fixer le prix. Les intervenants sur ce marché sont, comme on l’a vu, les Banques centrales mais aussi et surtout des acteurs financiers privés (notamment quelques grandes banques qui agissent pour leur compte propre ou pour celui de leurs clients, tels les entreprises impliquées dans le commerce international). 

Le taux de change est bien plus déterminé par les échanges de capitaux que par les échanges de biens et services. 

Les échanges de biens et services entre différents pays, et plus généralement le solde de la balance courante92, jouent bien sûr sur la demande de devises. 

Cependant, sur le marché des changes la plupart des transactions sont purement financières. Elles servent soit à des fins d’investissements directs ou de portefeuille93, soit à des fins de constitution de couverture de change94, soit à des fins spéculatives (parier sur la variation de cours relatifs de devises).

Volume des transactions quotidiennes (avril) sur le FOREX par type d’intervenant, 2004-2025

D’après l’enquête triennale de la Banque des Règlements Internationaux, le volume quotidien des transactions sur le Forex était évalué en avril 2025 à plus de 9500 milliards de dollars95. Sur ce total, les transactions impliquant des acteurs financiers représentent plus de 95% (contre un peu moins de 87% en 2010).

Graphiques détaillant les volumes des transactions quotidiennes (avril) sur le FOREX par type d’intervenant, 2004-2025

Source : OTC foreign exchange turnover in April 2025, Triennial Central Bank Survey, BRI, Septembre 2025. Voir les définitions des intervenants en page 20. Voir également le site abc-forex.net

Notes : Les “non financial customers” sont pour l’essentiel des entreprises non financières ayant besoin d’accéder au marché des changes pour leurs activités commerciales ou leurs investissements. Elles n’interviennent pas directement sur le Forex mais font appel à leur banque. 

Les transactions sont comptabilisées en base net-net.96

Au-delà des facteurs économiques, les facteurs politiques et institutionnels sont importants dans la perception qu’ont les intervenants du Forex d’une devise. La stabilité politique et juridique est un facteur d’appréciation monétaire : la monnaie d’un pays perçu comme sûr sera plus recherchée. Les politiques monétaires et budgétaires sont aussi prises en considération. Une Banque centrale qui procède à une hausse des taux d’intérêt, souvent pour lutter contre l’inflation (à tort ou à raison), soutient le cours de sa monnaie. Un déficit public massif peut affaiblir la confiance des marchés et mener à une dépréciation du taux de change.

Enfin, comme pour tout marché financier, les facteurs purement psychologiques comptent également. Les traders achètent une devise s’ils pensent qu’elle va s’apprécier ou pour lancer des opérations spéculatives, comme l’a fait Georges Soros contre la livre sterling. Ils tiennent compte aussi d’annonces (déclarations politiques, décisions de Banques centrales ou tensions géopolitiques…). Ils sont aussi susceptibles de se tourner vers des “valeurs refuges” (l’or en premier !) en période de crise, et donc vers des monnaies considérées comme solides (dollar, franc suisse, yen).

Les liens entre taux de change et balance courante

La balance courante d’un pays est principalement constituée du solde des exportations et des importations de biens et services97. En impactant la compétitivité des exportations et le coût des importations (et donc le pouvoir d’achat), le taux de change à une influence son solde  :

  • une monnaie plus forte (appréciation) rend les exportations plus chères pour les étrangers et les importations moins coûteuses, ce qui peut détériorer la balance courante ;
  • une monnaie plus faible (dépréciation) favorise les exportations (moins chères pour l’étranger) et réduit les importations, ce qui peut améliorer la balance courante. 

Cela a conduit les économistes néoclassiques98 et monétaristes99 à considérer qu’un régime de change flottant permettrait un rééquilibrage automatique de la balance courante. Comme le note la CNUCED, c’était supposé “alléger les pressions contraignant les pays déficitaires à effectuer des modifications quantitatives (c’est-à-dire en baissant la demande intérieure) et favoriser plutôt un ajustement par les prix (c’est-à-dire en modifiant les taux de change), passant notamment par l’appréciation de la monnaie excédentaire“.100

En réalité, ce rééquilibrage n’a pas lieu, et ce pour deux grandes raisons.

  • Comme évoqué ci-avant, le taux de change n’est pas uniquement déterminé par des flux liés aux échanges de marchandises et de services. La majorité des transactions sur ce marché sont purement financières. Dès lors, le cours d’une monnaie dépend de nombreux facteurs qui peuvent l’éloigner d’une valeur théorique qui conduirait à l’équilibre de la balance courante. En particulier, l’afflux de capitaux étrangers permet de maintenir sur le long terme une balance courante déficitaire.
  • Les effets de la variation des taux de change ne sont pas instantanés : les tests de l’hypothèse selon laquelle une dépréciation monétaire améliorerait la balance courante montrent en général un “effet en J”. Lorsqu’une monnaie se déprécie, les importations deviennent immédiatement plus coûteuses, tandis que le volume des exportations, n’augmente pas instantanément (même si elles sont moins chères pour les acheteurs étrangers). Cette situation entraîne une détérioration initiale du solde commercial. Avec le temps, les exportations augmentent et les importations diminuent, améliorant ainsi ce solde.101
Les liens entre flux de capitaux, taux de change et balance courante

Précisons, en préalable, que le terme “capitaux” ne se limite pas ici102 aux investissements dans le capital d’une entreprise mais recouvre bien l’ensemble des outils de financement y compris la dette obligataire et les prêts bancaires. 

Comme on l’a vu dans l’Essentiel 2, à partir des années 1980 l’heure est à la dérégulation financière et à l’ouverture des marchés de capitaux. Cette évolution est notamment fondée sur l’idée que leur libre circulation permettrait de favoriser l’accès aux financements pour les pays en ayant besoin. 

Le choix d’investir dans un pays plutôt qu’un autre repose sur différents facteurs au premier rang desquels la stabilité politique et les considérations macroéconomiques d’ensemble (en particulier les perspectives de croissance). Notons que les questions écologiques et climatiques deviendront de plus en plus prégnantes à mesure que les effets macroéconomiques seront de plus en plus perceptibles, et quantifiables. 

Parmi les facteurs renforçant l’attractivité d’un pays, le taux de change joue un rôle mais il n’a rien de systématique.

  • L’appréciation d’une monnaie rend les actifs domestiques (bâtiments, terrains, parts de capital des entreprises nationales) plus coûteux pour les investisseurs étrangers ce qui peut freiner les investissements directs à l’étranger (IDE)103. Une telle situation est, cependant, parfois considérée comme le reflet d’une économie stable et prospère , ce qui peut au contraire attirer certains IDE (effet de confiance). C’est l’exemple de la Suisse, dont la monnaie s’apprécie régulièrement. 
  • À l’inverse, la dépréciation de la monnaie rend les actifs nationaux moins chers. Cela peut être considéré comme une opportunité pour les investisseurs étrangers d’acquérir des entreprises, terrains, infrastructures à moindre coût. Mais si la dépréciation reflète une instabilité économique (inflation, crise), cela peut décourager les IDE.

Si elle facilite l’accès aux financements internationaux, l’ouverture des pays aux capitaux a cependant également eu des effets négatifs.104 

En effet, les capitaux privés sont instables et procycliques. Ils entrent dans les pays quand les perspectives de croissance sont bonnes et sont prompts à en sortir en cas de retournement du cycle financier mondial. 

Cela alimente un cercle vicieux pour les pays ayant une balance courante déficitaire.

  • Ces pays peuvent repousser l’ajustement de la balance courante tant qu’ils ont accès à des prêts privés.
  • L’afflux de capitaux engendre une appréciation de la monnaie (si la Banque centrale n’intervient pas) ce qui peut accroître le déficit courant. 
  • Le stock de capitaux étrangers a de plus un impact direct sur le compte courant via les flux de revenus sortants qu’il génère (rapatriement des dividendes et des intérêts). 

Le processus se maintient et se renforce jusqu’à ce que le cycle financier international se retourne et/ou que les investisseurs cessent d’y croire et rapatrient leurs capitaux. C’est alors, quand les pays en ont le plus besoin, que les capitaux manquent de façon abrupte. Le brusque arrêt des entrées, conjugué à des sorties de capitaux, génère de plus de fortes fluctuations du taux de change à la baisse. Cela peut alors se manifester par une hausse du service de la dette si elle est libellée en devise, conduisant à une crise de la dette. 

Ces mécanismes sont particulièrement aigus dans le cas d’un pays ayant une balance courante déficitaire. Cependant un pays ayant un compte courant excédentaire, mais dont le développement a fortement reposé sur les capitaux étrangers, peut se retrouver en grande difficulté si ces capitaux se retirent brusquement. 

Le renouveau des débats sur le contrôle des flux de capitaux

Alors que dans les années 1980-1990 la libéralisation financière avait valeur de dogme, la multiplication des crises financières105 liées à ces brusques revirements de flux de capitaux privés conduit, dans les années 2010-2020, à une révision du discours du FMI106

Le contrôle des capitaux (et les interventions sur les taux de change, voir la partie ci-après sur les marges de manœuvre des banques centrales) peut désormais se justifier au nom de la stabilité financière. Comme le note Éric Monnet, “l’argument principal est que les flux financiers et les taux d’intérêt au sein d’un pays ne sont pas seulement déterminés par les caractéristiques intrinsèques des pays mais également par un cycle financier mondial à tempérer“.107

Cette évolution de la doctrine majoritaire sur le contrôle des capitaux au nom de la stabilité financière s’est doublée de l’évidence de la réussite de modèles où le contrôle des capitaux obéit à des objectifs plus larges. 

C’est en particulier le cas de la Chine qui, malgré un début de libéralisation à partir des années 2010, maintient des autorisations administratives sur les mouvements de capitaux afin d’évaluer les investissements en fonction des objectifs nationaux en matière de politiques industrielle et monétaire.108

Quelles sont les marges de manoeuvre des Banques centrales ?

Quel que soit le régime de change, la convertibilité d’une monnaie est intrinsèquement liée à la confiance qu’elle inspire : accepter des réaux brésiliens en paiement d’une vente pour un exportateur français c’est “croire” qu’ils vont pouvoir être convertis en euros. En pratique, il s’agit d’une confiance dans les autorités monétaires du pays, et au premier chef dans la Banque centrale. C’est en effet elle qui intervient sur le marché des changes (le Forex) pour assurer – ou pas ! – la bonne fin de l’ensemble des transactions. 

En effet, contrairement aux théories monétaristes, le rôle des Banques centrales ne se limite pas à la maîtrise de l’inflation, elles ont également une action sur le taux de change (via leur politique monétaire ou en intervenant sur le marché des changes) et jouent un rôle pour prévenir ou juguler les crises financières. 

Politique monétaire et taux de change

La Banque centrale agit sur le taux de change de sa monnaie du fait de sa politique monétaire dont le premier levier est le taux d’intérêt. 

Il y a des liens entre le taux d’intérêt directeur et le taux de change, mais la relation n’est pas univoque

Le taux d’intérêt directeur109 fixé par une Banque centrale a en théorie un effet sur le taux de change. En augmentant les rendements financiers, un taux d’intérêt plus élevé dans un pays que dans un autre tend à attirer les capitaux étrangers. Cela provoque une augmentation de la demande pour la monnaie de ce pays (nécessaire pour acheter des actifs libellés dans cette monnaie) et donc une appréciation du taux de change.

Certains économistes ayant tenté de formaliser la relation entre taux de change et taux d’intérêt, arrivent à une conclusion inverse. Selon leur théorie (dite de l’Uncovered Interest Parity (UIP)110, la différence entre les taux d’intérêt de deux pays serait égale à la variation attendue de leur taux de change. Si par exemple le taux d’intérêt était de 3% en zone euro et de 1% aux États-Unis, alors, selon l’UIP, l’euro devrait se déprécier d’environ 2% par rapport au dollar dans l’année à venir. Sinon, les investisseurs pourraient emprunter en dollars à 1%, puis convertir les montants ainsi obtenus en euros et les investir à 3%, et enfin reconvertir à un taux de change avantageux. Cela générerait un profit sans risque, ce que l’UIP suppose impossible à long terme.

Les tests empiriques ont invalidé l’UIP111. Les monnaies dans des pays ayant des taux d’intérêts élevés tendent à s’apprécier, pas à se déprécier. Ceci alimente des stratégies dites de “carry trade112, jugées impossibles par les théoriciens de l’UIP. Outre des failles théoriques de l’UIP113, plusieurs facteurs autres que le taux d’intérêt interviennent dans les arbitrages des investisseurs : leurs anticipations qui dépendent elles-mêmes de nombreuses considérations, les risques de change, la politique monétaire et les conditions économiques générales. 

Selon une idée reçue, les marchés financiers seraient averses aux politiques monétaires “accommodantes”. En un mot, une devise serait “pénalisée” (c’est-à-dire plus vendue qu’achetée ce qui pourrait conduire à sa dépréciation relative), par des politiques monétaires visant à accroître la masse monétaire en circulation pour stimuler la demande domestique, qu’elles consistent en baisse des taux directeurs, en opérations de quantitative easing (QE) ou autres. 

La raison fondant cette croyance est simple : une trop grande émission monétaire conduirait à la baisse de la valeur de la monnaie (c’est la théorie quantitative de la monnaie). Les faits montrent que ce n’est pas cependant pas si simple : si la situation économique d’un pays (ou d’un groupe de pays comme la zone euro) est dégradée, les marchés ne se montrent pas hostiles par principe à ces interventions “accommodantes”, sauf s’ils considèrent qu’elles risquent d’aggraver une inflation déjà problématique, qu’elles sont inefficaces à cause de taux déjà trop bas ou si elles sont perçues comme contournant des réformes de fond. Lors de la période suivant la crise de 2008-2009, les politiques de QE des Banques centrales n’ont pas généré de réactions brutalement négatives des marchés. 

L’importance des réserves de change : faire face aux crises et contrôler le taux de change de la monnaie

La multiplication des crises financières depuis les années 1970 a conduit nombre de pays à constituer d’importantes réserves de change, qui sont des avoirs en devises (appelée monnaies de réserve), en or et en DTS (Droits de tirage spéciaux) détenus par la Banque centrale d’un État. 

Ces réserves permettent d’influer sur le cours d’une devise en intervenant sur le marché des changes, et/ou de servir d’auto-assurance en cas de crise de liquidité (liée par exemple à un retrait brutal de capitaux) ou de crise de la balance des paiements. Elles sont donc l’équivalent114 d’une richesse “réelle” ou “tangible” (savoir-faire, main d’œuvre qualifiée, machines, énergie, ressources naturelles, biens et services produits et livrés etc.). 

Composition des réserves de changes au niveau mondial

Graphique : composition des réserves de change mondiales 2000-2024

Source : The global financial safety net – a stocktaking, FMI, 2025

Note : si le dollar domine au niveau mondial, l’or peuvent représenter une part importante des réserves dans certains pays (jusqu’à 80% pour les USA ou l’Allemagne mais moins de 8% pour la Chine en septembre 2025115). Les réserves de change de la France s’élevaient, par exemple, à plus de 346 milliards d’euros fin octobre 2025 (78% d’or). Celles de l’Eurosystème à 1600 milliards au T3 2025116.

Comment sont constituées les réserves de change ?

Une Banque centrale constitue des réserves de change en achetant des devises sur le marché des changes (ou de l’or) avec sa monnaie nationale, qu’elle crée à cette occasion.  Il faut bien sûr pour cela qu’il y ait des acteurs intéressés par sa monnaie.

Prenons l’exemple de la Chine. La Bank of China peut échanger des renminbi contre des devises à des importateurs étrangers voulant payer en renminbi, à des exportateurs chinois voulant convertir les dollars avec lesquels ils ont été payés, ou encore à des investisseurs étrangers souhaitant investir en Chine etc117. La constitution de réserves de change est donc d’autant plus facile que le pays est fortement inséré dans les échanges internationaux, que ce soit par ses exportations ou par l’attractivité de son économie pour les investissements étrangers. 

Les monnaies de réserve sont le plus souvent détenues sous forme de titres financiers libellés dans la devise concernée (obligations d’État américain, obligations européennes etc.). Les réserves de change peuvent donc augmenter du fait des revenus de ces titres. Elles peuvent également diminuer (ou augmenter) du fait de la dépréciation (ou appréciation) de ces titres. C’est également valable pour l’or.

Les réserves de change permettent aux Banques centrales d’influer sur le cours de leur monnaie

En constituant des réserves de change importantes, la Bank of China a ainsi pu maintenir le cours du Renminibi important par rapport à ce qu’il aurait été sans cela118.

S’il semble normal que des pays déclarant un régime de change fixe (ou flottant administré) interviennent régulièrement sur le marché des changes, on pourrait penser que ce ne serait pas le cas des pays à régime de change flottant. Ces derniers pratiquent pourtant également ce type d’interventions119 comme le montre l’exemple de la Suisse . 

Au début des années 2010, ce pays est devenu particulièrement attractif pour les investissements étrangers notamment en raison de son taux d’intérêt plus élevé que celui d’autres pays120. L’afflux continu de capitaux étrangers pouvant provoquer une appréciation trop importante du franc suisse (avec un impact négatif sur les exportations), la Banque nationale suisse a décidé d’acheter des titres financiers étrangers, augmentant ainsi les réserves de change du pays. En 2022, ses actifs étaient ainsi composés à 85% d’actifs étrangers (et atteignaient 140% du PIB suisse).121

Inversement, une devise peut se retrouver en situation d’offre excédentaire  : trop d’acteurs se portent vendeurs de la devise et pas assez acheteurs. Cela peut par exemple être le résultat d’un retrait brutal des capitaux à la suite d’une crise financière mondiale, ou d’une crise de défiance liée à un scandale politique.

Dans ce cas, le cours de la devise baisse, ce que la Banque centrale peut tenter d’éviter en se portant acquéreur de sa propre monnaie, mais encore faut-il qu’elle possède des réserves de change. Dans le cas inverse, elle ne peut que laisser la monnaie se déprécier ce qui, comme on l’a vu, a des conséquences économiques non négligeables. En particulier, si le pays est fortement dépendant de l’extérieur pour ses importations de produits de base (alimentation, énergie). 

Les réserves de change sont l’un des outils du dispositif mondial de sécurité financière

Les réserves de change accumulées par un pays peuvent lui permettre de faire face à une crise de liquidité. Cependant, cela se révèle insuffisant dans le cas de crise financière mondiale comme en 2008, et bien sûr pour les pays ne disposant pas de réserves de change. 

Les réserves sont évidemment réparties de manière inégale

Graphique : Répartition des réserves de change internationales (pays avancés, Chine, pays émergents, pays vulnérables) 2000-2020

Source : Dispositif mondial de sécurité financière, FMI, 2023

Il existe d’autres mécanismes, mais ils ne sont ni illimités ni inconditionnels. 

Le FMI a été créé pour faire face aux crises financières : il peut ainsi accorder des prêts mais ceux-ci se ont longtemps été accompagnés de conditionnalités sous la forme de plans d’ajustement structurels visant à adopter les mesures du Consensus de Washington.122

Les mécanismes multilatéraux régionaux ont aussi été mis en place, suite à des crises. C’est le cas de l’initiative de Chiang Mai, mécanisme régional en Asie de l’Est créé après la crise financière de 1997‐1998, ou du Mécanisme européen de stabilité (MES) créé à la suite de la crise des dettes souveraines de la zone euro de 2010 à 2012.

Les accords de swaps sont des accords d’échange de devise entre Banques centrales. S’ils existent de longue date, ils ont gagné en importance à partir de la crise de 2007-2008. Ils sont particulièrement mobilisés par la Fed pour faire face aux crises de liquidité du dollar, par la BCE, en particulier avec les pays de l’UE n’appartenant pas à la zone Euro, et, de plus en plus, par la Chine pour favoriser les échanges commerciaux en renminbi.123

Mécanismes d’assurance internationaux (en milliards de dollars)

Graphique : évolution (Mds $) des mécanismes d'assurance internationaux (swap, financements régionaux, FMI) 1995-2020

Source : Dispositif mondial de sécurité financière, FMI, 2023

Pour en savoir plus

Se plonger dans les chiffres avec :

La mondialisation s’est accompagnée d’une concurrence fiscale, sociale et environnementale accrue

L’intégration croissante des économies s’est traduite non seulement par l’intensification des échanges de biens et services ainsi que des flux de capitaux, mais aussi par une mise en concurrence des États et des territoires par les grandes entreprises qui ont pu ainsi limiter leur taux d’imposition réel et donc leur contribution à l’intérêt général, voir s’en abstraire.

Comment les acteurs du commerce international se sont affranchis des États – et de l’intérêt général

Initialement liés au monde des États, les échanges commerciaux internationaux ont progressivement gagné en autonomie, jusqu’à ce que les acteurs qui les mènent deviennent des puissances à l’égal des nations. 

À partir de l’ouverture des mers, au XVe et XVIe siècles, les acteurs du commerce international se sont progressivement affranchis des règles juridiques et fiscales des territoires. Le droit civil, instituant les règles communes de la vie en société, a été concurrencé -voire altéré- par le droit commercial, qui régit des relations individuelles centrées sur les intérêts économiques. Cette évolution est lourde de conséquences pour la préservation des intérêts collectifs.

Dans son livre Le temps de la démondialisation (2022), l’économiste Guillaume Vuillemey retrace cette évolution qu’il qualifie de déterritorialisation des échanges. Nous présentons sa thèse ci-après.

Il y a déterritorialisation dès lors que les échanges prennent place en un lieu donné, en échappant en partie aux règles juridiques et fiscales en vigueur dans ce lieu ; en d’autres termes, dès lors qu’il y a rupture du lien unissant une activité réelle et son traitement juridique et réglementaire.

Guillaume Vuillemey

Le lent développement des échanges commerciaux lointains

Si les échanges lointains sont aussi anciens que les civilisations124, ils sont pendant longtemps restés étroitement liés au monde terrestre et donc soumis aux ordres juridiques des territoires traversés. Pour rallier leur destination finale, les marchands devaient parcourir pays et territoires et donc se soumettre à l’approbation, aux restrictions et aux redevances imposés par les gouvernants. Les échanges maritimes étaient alors également indissociables du monde terrestre : les techniques de navigation125 ne permettaient pas de s’éloigner beaucoup des côtes et les mers étaient contrôlées par les puissances maritimes du moment.126 

À partir des XVe et XVIe siècles, les progrès de la navigation127 permettent les grandes expéditions européennes128. Le rapport des Européens à l’espace et à l’océan évolue : de zone infranchissable, il devient unificateur ; il relie les mondes au lieu de les séparer. 

Ce sont d’abord les États qui vont promouvoir le développement du commerce maritime mondial. Leur soutien est, en effet, indispensable au lancement d’expéditions coûteuses et très risquées129. Cela passe par un soutien financier à la construction navale, mais aussi, et surtout, par la constitution des Compagnies des Indes. 

Les Compagnies des Indes

Cette expression générique désigne les sociétés créées (pour la majorité au XVIIe siècle) par les États européens pour gérer les flux commerciaux avec le reste du monde. Les plus puissantes étaient la Compagnie britannique des Indes orientales130 créée en 1600 par une charte royale de la reine Élisabeth I d’Angleterre et la Compagnie néerlandaise des Indes orientales131 créée en 1602 par la république des Sept Provinces-Unies des Pays-Bas. Elle jouissent du monopole du commerce entre leur pays d’origine et certaines parties du monde. Elles ont surtout une forme juridique extrêmement rare à l’époque : ce sont des sociétés par action et la responsabilité des actionnaires est limitée132 : les investisseurs ne peuvent pas perdre au-delà des capitaux qu’ils ont apportés. Cette innovation majeure facilite grandement la collecte de capitaux, en limitant les risques pris par les investisseurs. Le soutien que leur apporte l’État est également politique : les Compagnies des Indes déploient une importante activité militaire tout au long de leur histoire pour ouvrir des comptoirs, conquérir de nouveaux marchés et les sécuriser. Elles ont ainsi constitué un élément clef de la colonisation européenne. La conquête de l’Inde ou les guerres de l’opium destinées à ouvrir le commerce avec la Chine en sont de bons exemples. Elles disparaissent progressivement au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, la Compagnie britannique étant la dernière à être dissoute en 1874.

En savoir plus : Philippe Haudrère, Les Compagnies des Indes orientales, Editions Desjonquères, 2024.

Fortement dépendants des États pour se développer, les intérêts commerciaux s’en affranchissent peu à peu à partir de la fin du XVIIe siècle : le commerce lointain devient viable sans leur soutien. La baisse continue du coût des transports et l’amélioration de leur efficacité permises par les progrès techniques facilitent la levée des capitaux nécessaires aux expéditions. Les Compagnies des Indes perdent peu à peu leur monopole, puis sont dissoutes. Les idées ont changé. Alors qu’au XVIe siècle au XVIIe siècle dominait la pensée mercantiliste, qui lie la puissance de l’État à la vigueur des échanges commerciaux, la publication de la Richesse des Nations (1776) d’Adam Smith, père de l’économie classique, marque un tournant. Il y promeut le libre commerce et dénonce les monopoles et entraves étatiques. Quarante ans plus tard, David Ricardo développe la théorie des avantages comparatifs, qui sert depuis de base aux théoriciens des avantages du libre échange.

À partir du XIXe siècle les échanges commerciaux s’intensifient réellement : les économistes identifient d’ailleurs la période 1870-1914 comme la “première mondialisation”133. Cette évolution résulte à la fois de facteurs techniques et institutionnels (navires à vapeur, intégration croissante des marchés financiers des pays industrialisés facilité par le régime de l’étalon-or qui stabilise les taux de changes134 entre les monnaies, statut de société par action à responsabilité limitée qui devient accessible aux acteurs privés.135  

Après une période de déclin à la suite de la Première Guerre mondiale et de la crise économique de 1929, les échanges internationaux reprennent leur essor après la Seconde Guerre mondiale, portés par des facteurs géopolitiques, institutionnels et techniques.136

Comment le droit commercial a influencé de plus en plus fortement le droit civil

La distinction entre droit civil et droit commercial existe dès l’Antiquité137 : le droit applicable aux échanges avec les étrangers n’est pas le même que celui de la cité.

Différence entre droit civil et droit commercial dans l’Antiquité

Le droit civil est le droit d’une communauté donnée, le droit commercial vise à ériger des règles entre personnes de communautés différentes. Il est par nature international. Comme il n’y a pas de communauté des marchands de territoires différents, le droit commercial est laïc alors que le droit civil est lié à l’ordre religieux (les dieux de la cité, une conception de l’ordre bon). Le droit civil est formaliste (paroles sacramentelles, rituels etc.) et largement issu de traditions orales, alors que le droit commercial est non formaliste et passe davantage par le contrat écrit.

Le droit commercial est longtemps resté un droit d’exception, un droit des marges, le droit civil jouissant d’une prééminence claire. L’ouverture des mers change la donne. 

L’intensification des échanges commerciaux par la haute mer à partir du XVIe siècle fait naître un débat138 autour du statut juridique de cet espace. Très tôt, c’est la doctrine de la liberté des mers qui s’impose : la mer est libre pour tous et n’appartient à personne ; au-delà d’une bande entourant le littoral d’un pays, elle n’est soumise à aucune régulation étatique.

La haute mer une zone de non droit ?

Si le principe de la liberté des mers est toujours en vigueur, des règles communes ont cependant été édictées dans la seconde moitié du XXe siècle139 en vue de délimiter juridiquement les espaces maritimes (haute mer et espaces côtiers relevant de la souveraineté des États140) et de préciser les droits et devoirs dans ces espaces141. Ainsi, il existe bien un droit international public sur la haute mer. Cependant, d’une part il ne concerne que les sujets du droit international (États et organisations internationales comme les Nations Unies142), et d’autre part la capacité à le faire respecter est limitée. Par exemple, l’un des débats juridiques consiste à savoir si les ressources issues de la haute mer sont res nullius (“chose de personne”, pouvant être appropriée) ou res communis (“chose commune”, ne pouvant être appropriée). En pratique, déclarer certaines ressources comme “communes” a peu d’effet en raison de l’absence d’autorité politique en mesure de garantir la gestion commune. 

La mondialisation […] est le produit d’un dédoublement du monde : en marge des institutions classiques, où les dimensions individuelles et communautaires de la vie humaine étaient toujours articulées l’une à l’autre, a émergé un monde où les seuls intérêts individuels ont pu prévaloir, sans considération pour les intérêts collectifs.

Guillaume Vuillemey

La liberté des mers ouvre aux échanges commerciaux un espace virtuellement sans interférence politique – une perspective qui se traduit dans l’évolution du droit. Comme l’explique Guillaume Vuillemey “le droit maritime s’est naturellement fondu dans les cadres hérités du droit commercial. Par ailleurs, libéré de l’emprise des terres, le droit commercial va développer nombre d’institutions, de formes juridiques ou de contrats permettant d’exploiter au mieux les possibilités commerciales à l’échelle de la planète. Ce droit se construit afin de fournir des outils permettant une meilleure poursuite des intérêts privés, sans guère de considérations pour les intérêts collectifs”.

La société par action à responsabilité limitée déjà évoquée en constitue une illustration. Accordé par les États aux Compagnies des Indes pour favoriser les expéditions lointaines, ce statut s’est progressivement généralisé à partir du XIXe siècle à l’ensemble des activités économiques. Or, s’il permet effectivement de lever des capitaux pour mener des projets de grande ampleur, là n’est pas son seul effet. En limitant les pertes potentielles des investisseurs aux capitaux qu’ils ont apportés, elle les déresponsabilise quant aux impacts -éventuellement graves- des activités des entreprises dans lesquelles ils ont investi. Elle permet de maximiser les profits privés, tout en étant potentiellement très dommageable pour les intérêts collectifs.

Dès lors que les acteurs du commerce international (les marchands d’abord, les multinationales ensuite) sont en mesure de choisir avec quels États commercer, et plus tard dans quel territoire s’implanter, ils peuvent les mettre en concurrence en vue de favoriser leurs intérêts propres. Les États sont alors tentés d’adapter leur droit civil pour les attirer.

Cette prépondérance des intérêts commerciaux s’exerce aux dépens des autres objectifs qui pourraient être poursuivis. Comme nous l’expliquons dans l’Essentiel sur les gagnants et les perdants de la mondialisation, cette dynamique est profondément inégalitaire. Les acteurs bénéficiant de cette concurrence entre États sont les “acteurs mobiles”, multinationales et riches individus, qui peuvent réaliser des arbitrages à l’échelle de la planète pour maximiser leurs intérêts (payer moins d’impôts, produire avec des normes sociales ou environnementales peu contraignantes). Les “acteurs immobiles”, ancrés dans les territoires et les économies nationales, paient (via les impôts ou la dégradation des services publics) le prix de la désaffection des acteurs mobiles.

Aujourd’hui, cette concurrence des normes et de la fiscalité pèse de façon lourde sur le débat public. Elle est au cœur de l’appel permanent à la compétitivité des entreprises. Elle s’invite dans tous les débats sur les réglementations environnementales ou sociales. Sur le plan fiscal, la concurrence s’est traduite par une réduction de la fiscalité sur les bénéfices sur les entreprises (dont les sièges sociaux sont plus mobiles que le travail ou l’immobilier). La mondialisation a par ailleurs facilité le recours aux paradis fiscaux et à l’évasion fiscale dont la réglementation s’avère toujours très difficile. 

Voyons ci-après trois exemples de mise en concurrence au plan social et environnemental.

L’exemple du commerce maritime : les pavillons de complaisance, un “marché de la nationalité des navires”

Le commerce international passe majoritairement par les mers

Transportant près de 80% des marchandises échangées, la marine marchande constitue l’infrastructure centrale du commerce international. Ce secteur, avec le développement des pavillons de complaisance, constitue un très bon exemple des impacts de la concurrence exercée par les entreprises entre les États pour réduire les normes sociales et environnementales.

Le transport maritime représente plus des trois quarts des prestations de transport de marchandises (en tonne-km)

Lecture : plus de 77% du commerce international de marchandises (exprimés en tonnes-km) était effectué par la mer en 2021.

Source : Données sur le commerce et le transport de marchandises (en tonnes-km), Base de données de la CNUCED. 

Le transport maritime international est indispensable quel que soit le type de marchandise : pétrole (avec les pétroliers), autres matières premières (avec les vraquiers) et produits manufacturés (avec les porte-conteneurs). C’est pourquoi l’accroissement des échanges s’est accompagné de celui de la flotte marchande.

La capacité de la flotte marchande mondiale a plus que triplé entre 1980 et 2025

Notes méthodologiques : 

La tonne de port en lourd, (ou dwt, deadweight tonnage en anglais), est l’unité avec laquelle on mesure le chargement maximal qu’un navire peut transporter. L’autre unité utilisée pour évaluer la flotte mondiale est la tjb (tonneaux de jauge brute) qui est une mesure de la taille d’un navire, utile pour mesurer les activités de construction ou de recyclage des navires. 

Seuls sont pris en compte ici les navires marchands de grandes tailles (plus de 100 tjb).

Source : Data insights de la CNUCED – Transport maritime

Naissance et développement des pavillons de complaisance

Le développement des pavillons de complaisance dans le secteur maritime a joué un rôle important dans la faiblesse des règles encadrant le secteur maritime.

Tous les navires doivent arborer le pavillon d’un pays qui détermine la réglementation que l’armateur doit respecter ainsi que la juridiction compétente en cas de litige. Les pavillons de complaisance sont procurés par des États qui autorisent des navires à arborer leur pavillon contre le paiement de frais d’enregistrement, et ceci en dehors de tout lien réel entre l’État et la compagnie propriétaire du navire. Les premiers pavillons de complaisance sont apparus dans les années 1920, quand des armateurs étatsuniens ont commencé à enregistrer leurs navires au Panama pour contourner la prohibition et vendre de l’alcool à leurs passagers. 

Un armateur grec peut ainsi choisir de faire immatriculer son navire au Liberia sans avoir aucun lien avec ce pays (qu’il s’agisse d’apport en capital, de personnel navigant ou d’escale). Par contre, c’est bien le droit libérien qui s’applique, que ce soit en matière de travail, d’environnement, de sécurité ou en cas de collision, naufrage ou marée noire. Le développement des pavillons de complaisance a donné lieu à une sorte de “marché de la nationalité des navires et par conséquent des normes auxquels ils sont soumis143. Ils constituent ainsi un exemple archétypique de la mise en concurrence des normes nationales par les acteurs économiques internationaux (ici les armateurs).

Top 3 des pavillons de complaisance arborés : Liberia, Panama et îles Marshall

Source : Data insight – transport, CNUCED

Les étapes du développement des pavillons de complaisance

En 2026, selon la liste publiée par la Fédération internationale des gens de la mer, 48 pays proposaient des pavillons de complaisance. Le mouvement de bascule vers ce type de pavillon s’est développé en deux grandes vagues successives.

À partir de la fin des années 1960, les premières grandes marées noires144 conduisent à des procès et des tentatives de régulation145. En réponse, les armateurs se dirigent de plus en plus vers les pavillons de complaisance. 

La flotte de pétroliers sous pavillon de complaisance (mesurée en tpl) est passée d’environ 35% de la flotte mondiale en 1980 (essentiellement le Liberia, et dans une moindre mesure le Panama) à plus de 60% en 2025.146

Ce mouvement s’étend progressivement à l’ensemble de la marine marchande en raison de l’intensification de la mondialisation à partir des années 1980, qui provoque une concurrence accrue entre armateurs.  Aujourd’hui plus de 65% de la marine marchande mondiale est sous pavillon de complaisance.

Des profits pour quelques uns, des impacts pour tous

Étant donné que les pavillons de complaisance ont précisément pour objectif de contourner les réglementations environnementales et sociales, il est évident que leur essor a tiré vers le bas les règles applicables à la marine marchande.

La flotte mondiale est donc moins sûre, plus polluante, et plus âgée qu’elle ne l’aurait été autrement.

Guillaume Vuillemey

Le système bénéficie à quelques acteurs : aux armateurs et propriétaires de navire, aux quelques pays proposant des pavillons de complaisance, ainsi que, dans une moindre mesure, aux consommateurs qui paient moins pour les transports des produits qu’ils achètent. Par contre, les coûts sont assumés par la collectivité quand il s’agit de pollution de l’océan, tels les marées noires : il est en effet très difficile à la justice d’un pays d’obtenir réparation pour une marée noire du fait des montages juridiques complexes mis en place précisément pour y échapper en cas d’accident. En matière sociale, les conditions de travail sur les navires arborant des pavillons de complaisance sont particulièrement dures, ceux-ci ne respectant pas les droits sociaux minimums – et se sachant à l’abri de poursuites de la part de leurs employés.

L’assouplissement des normes environnementales pour attirer des investissements extractifs

Certains pays riches en ressources naturelles ont adopté des stratégies délibérées de limitation (voire de non mise en place) des normes environnementales pour attirer les investisseurs étrangers. Ce phénomène est particulièrement visible dans des secteurs comme l’extraction pétrolière et minière, où les gains économiques potentiels sont jugés plus importants que les coûts sociaux et écologiques.

Le Delta du Niger au Nigeria : un exemple dramatique

Au cœur de l’industrie pétrolière nigériane, ce delta a subi des décennies d’exploitation intensive sans que l’État n’impose ou ne fasse respecter des normes environnementales sérieuses. Exploitée depuis les années 1950 par des compagnies internationales (Shell étant la plus emblématique) et par l’État nigérian, cette zone couvre environ 70 000 km² -une superficie comparable à celle de l’Irlande- et abrite environ 30 millions de personnes réparties en plus de 40 groupes ethniques.147 

Une étude publiée en 2025148 basée sur des observations au radar sur une surface de 9000 km2 estime que plus de 13 millions de barils de pétrole ont été déversés dans le delta depuis le début de l’exploitation, avec des effets écologiques majeurs, notamment sur les mangroves -détruites à un rythme de plus de 5 500 hectares par an. 

Une méta analyse149, reposant sur 28 études réalisées entre 2000 et 2024, montre que les pollutions par les hydrocarbures ont des impacts importants sur l’agriculture (métaux lourds et près de 240 000 déversements d’hydrocarbures contaminant 60% des terres arables), sur la santé (troubles respiratoires dans 35% à 45% des communautés exposées) et une fragilisation des systèmes alimentaires locaux. 

Malgré des efforts de suivi par des technologies nouvelles (télédétection, intelligence artificielle), la surveillance environnementale150 reste insuffisante pour prévenir les déversements. En pratique, les mesures de remédiation sont souvent lentes, fragmentaires ou inexistantes, surtout en zones onshore historiquement touchées. La responsabilité des compagnies fait l’objet de procédures judiciaires151, mettant en lumière les conséquences environnementales et humaines de l’exploitation pétrolière dans le delta du Niger et du manque de réglementations environnementales dignes de ce nom.

Les concessions minières en Amazonie sources de déforestation

Si l’agriculture et l’élevage constituent la première cause de déforestation en Amazonie152, l’extraction minière joue également un rôle. 

La multiplication des demandes de concessions minières dans des zones protégées et sur des terres autochtones illustre la pression croissante des entreprises minières pour exploiter des gisements de métaux (nickel, cuivre, cobalt, etc.). Certaines compagnies ont déposé des centaines de demandes d’autorisation dans les aires de conservation de l’Amazonie brésilienne, parfois dans des zones qui chevauchent des unités de protection ou des territoires autochtones, au moment même où les enjeux climatiques et sociaux s’intensifient. 

Selon le rapport Undermining Rights: Indigenous Lands and Mining in the Amazon (2020) du World Resources Institute, les concessions minières actives couvraient près de 128 millions d’hectares soit environ 18% de l’Amazonie. Par ailleurs, les activités minières légales et illégales empiétaient sur plus d’un millier de territoires autochtones (soit 45 millions d’hectares, représentant près de 20% des terres autochtones) et ceci malgré des protections juridiques, notamment au Brésil où l’extraction sur ces terres est interdite par la loi. Enfin, le rapport alerte aussi sur le fait que l’exploitation minière accroît la déforestation dans ces zones et provoque de nombreuses pollutions. 

Lancée en 2023, l’initiative scientifique Amazon Mining Watch surveille en temps quasi-réel la déforestation liée à l’exploitation aurifère sur les neuf pays153 que compte le bassin amazonien : fin 2025, près de 500 000 ha de forêt amazonienne étaient affectés par le développement minier (dont environ 40 000 hectares en plus en 2025).

Par ailleurs, en 2025, plus de 220 zones protégées et/ou territoires autochtones (sur plus de 14 000 hectares)154 ont subi de nouvelles activités minières. Cela suggère une forte proportion d’exploitation illégale car elle est le plus souvent interdite dans ces territoires. 

De telles pratiques s’expliquent notamment par la concurrence entre États : les pays cherchent à attirer des investissements dans des secteurs extractifs en offrant des cadres réglementaires plus souples, des permis rapides, et une supervision moins contraignante. Dans ce contexte, la réglementation environnementale devient un facteur de compétition plutôt qu’un garde-fou, la mondialisation amplifiant une “race to the bottom” environnementale. 

Zones franches : la concurrence fiscale et sociale comme stratégie d’attractivité dans la mondialisation

C’est à partir des années 1970, que les “zones franches” se sont multipliées . Ce terme générique désigne un territoire dans lequel les entreprises bénéficient d’un statut dérogatoire au régime commun en vigueur dans le reste du pays : fiscalité allégée, absence de droits de douane, droit du travail moins protecteur etc. Elles sont de diverses tailles : d’espaces restreints strictement délimités sans population résidente jusqu’à des territoires couvrant des centaines, voire des milliers de km² -on parle alors de “zones économiques spéciales” (ZES). Elles recouvrent également des activités différentes : zone destinée à faciliter la logistique commerciale, activité de production plus ou moins spécialisée, zone de service etc. 

Leur multiplication est symptomatique d’une concurrence durable entre États ou régions souhaitant attirer entreprises et investisseurs dans le contexte de la mondialisation.

Définitions : Zones économiques spéciales et zones franches d’exportation

Il n’existe pas de typologie clairement établie des différentes catégories de zones franches. Les noms donnés varient selon les rapports essayant de dresser des taxonomies155, et selon les pays où elles sont mises en place. 

Retenons ici deux appellations assez largement répandues : 

Souvent utilisé comme un synonyme de “zones franches”, les “zones économiques spéciales” (ZES)156 constituent de vastes territoires qui peuvent comprendre des villes (en totalité ou en partie), des zones d’activité, des espaces ruraux, des infrastructures de transport etc. Ce sont des zones géographiquement délimitées disposant d’une structure de gestion ou d’administration unique. Elles fonctionnent selon des lois économiques plus “libérales” que celles du pays, offrent des avantages aux entreprises qui s’y installent et disposent d’un territoire douanier distinct.157 

Les “zones franches d’exportation” (ZFE) peuvent être des ZES ou des territoires beaucoup plus petits. Elles sont dédiées à la production de produits manufacturés (et plus récemment de services) destinés à l’exportation. Les entreprises y bénéficient de nombreux avantages : fiscalité réduite, exonération des droits de douanes pour les importations et les exportations, simplification des procédures administratives et des contrôles douaniers, libre rapatriement des bénéfices, réglementations environnementale et du marché du travail assouplies, tarifs préférentiels pour l’eau, l’électricité, les télécommunications, accès à des infrastructures de bonne qualité etc. 

Les statistiques sur les zones franches sont difficiles à trouver à la fois du fait de l’absence de typologie (voir encadré) et du peu de publications régulières sur le sujet. 

Citons l’édition de 2019 du Rapport sur l’investissement dans le monde de la CNUCED. Les auteurs y dénombrent, en 2018, plus de 147 pays dotés de législations prévoyant des zones économiques spéciales, alors qu’ils n’étaient que 29 en 1975. Au cours de la même période, le nombre de ZES est passé de 79 à plus de 5 400 (500 ZES supplémentaires étant en préparation au moment de la publication du rapport).

Évolution historique des zones économiques spéciales

Source : Rapport sur l’investissement dans le monde 2019 – les zones économiques spéciales, CNUCED

Dans son livre Le Capitalisme de l’apocalypse (2025), l’historien Quinn Slobodian, montre que ces “zones d’exception” se sont multipliées au point de devenir une norme dans la gouvernance mondiale, incarnant une logique de compétition entre territoires pour réduire la fiscalité, flexibiliser le droit du travail et limiter les contraintes réglementaires. 

Il retrace comment ces espaces ont progressivement été intégrés dans la stratégie des États pour attirer les investissements tout en contournant ou en fragmentant les régulations nationales. Ouverts à des capitaux internationaux, ils offrent des avantages fiscaux importants, affaiblissant de facto le pouvoir des États à réglementer uniformément le développement économique sur l’ensemble de leur territoire, et réduisant leurs recettes fiscales.

Sur le plan social, ces zones peuvent aussi mener à une concurrence à la baisse des normes sociales. Les entreprises implantées dans des ZES bénéficient souvent de flexibilités dans le cadre du droit du travail, avec des protections plus faibles pour les travailleurs ou l’absence d’organisations syndicales fortes, ce qui accroît leur compétitivité mais fragilise les conditions de travail. Dans certains cas, ces zones ont été décrites comme des lieux où les salaires et les protections sont bien en dessous des standards nationaux, créant une segmentation du marché du travail interne et une concurrence sociale entre zones et territoires extérieurs. 

Zones franches : les exemples de Shenzhen et de Dubaï

Les zones économiques spéciales en Chine sont parmi les plus connues et étudiées. Créées à partir de la fin des années 1970 sous l’impulsion de Deng Xiaoping, des zones comme Shenzhen ont offert des régimes fiscaux préférentiels, des facilités douanières et une liberté relative dans la gestion légale et commerciale, ce qui a accéléré l’industrialisation et l’attraction des multinationales dans un pays à l’économie encore largement planifiée. Ce modèle a servi de laboratoire pour tester des réformes économiques avant de les étendre à l’échelle nationale. 

Le cas de Dubaï est également emblématique. Cette ville-État multi-zones franches158 inclut notamment la Jebel Ali Free Zone (JAFZA), le Centre financier international de Dubaï (DIFC), des zones spécialisées dans la logistique, la biotech, l’internet, etc.  -toutes offrant propriété étrangère à 100 %, fiscalité très réduite, exemptions douanières et infrastructures dédiées pour attirer des multinationales. En 2025, Dubaï a encore assoupli son cadre des entreprises immatriculées en zone franche (les free zone establishment). Alors qu’elles ne pouvaient jusque-là opérer que dans leur zone ou à l’international, la Résolution n°11 leur ouvre un accès au marché domestique.159

La mondialisation commerciale contribue au franchissement des limites planétaires

La mondialisation des échanges a eu des impacts négatifs marqués sur le climat et les écosystèmes planétaires. Il n’est certes pas possible d’attribuer de manière univoque à la mondialisation tous les dépassements de limites planétaires, notamment car elle a contribué à la croissance d’un modèle de développement qui ignore ces limites. Nous allons néanmoins tenter d’analyser cette contribution en distinguant les impacts directs des flux commerciaux eux-mêmes des impacts indirects, qui sont de deux natures, comme nous allons le voir. 

Estimation de l’impact du commerce international de biens et services sur les limites planétaires

Les activités productives donnant lieu à des échanges de biens et services internationaux reposent sur l’extraction et la transformation de ressources naturelles. Elles génèrent également des pollutions tout comme la consommation des produits qui en résulte. Elles ont donc un impact sur les limites planétaires.160 

Dans un article paru en 2025161, plusieurs économistes ont cherché à identifier quel était cet impact pour cinq des neufs limites planétaires. 

En 2021, les biens et services échangés à l’échelle mondiale sont responsables de 19% à 59% de la pression sur les limites planétaires

Graphique : pression de la production de biens et services sur 5 limites planétaires

Source : Gabriel Santos Carneiro, Guilherme Magacho, Etienne Espagne, Leveraging International Trade for the Ecological Transition: Quantifying the Drivers of Planetary Boundaries, Ecological Economics, 2026 (working paper téléchargeable sur le site de l’AFD). Traduction et adaptation par The Other Economy.

Précision : Les travaux portent sur cinq limites planétaires (la consommation d’eau bleue et le stress hydrique sont les deux dimensions de la limite “Utilisation et cycle de l’eau douce”).

Lecture : les biens échangés au niveau international sont responsables de 26,6% des pressions exercées sur la limite “changement climatique” (dont 14,2% pour les biens faisant l’objet d’échanges internationaux pendant leur production, 8,2% pour les biens faisant l’objet d’échanges pour la consommation finale et 4,1% pour les biens faisant l’objet d’échanges à la fois pendant leur production et pour la consommation finale).

Sans surprise, la pression exercée par les biens échangés dans le cadre du commerce international est répartie de manière inégale à travers le monde. 

Comme le notent les auteurs, “en cohérence avec de précédentes études162, nous avons constaté un fossé important entre les pays à revenu élevé et les pays à revenu moyen et faible : la demande d’importation de biens de consommation finale provenant des premiers entraîne une détérioration des processus du système terrestre dans les seconds“. 

Les pays d’Asie de l’Est et du Pacifique à revenu moyen et faible, Chine en tête, se situent entre les deux groupes, en étant à la fois importateurs et producteurs de biens à l’origine des pressions sur les limites planétaires.

L’étude montre ainsi qu’une part significative des pressions sur les limites planétaires est liée aux chaînes de valeur mondiales163 et aux formes actuelles du commerce international. On ne peut, cependant, pas en déduire automatiquement que le commerce international en tant que tel serait le moteur de l’intégralité de ces pressions. 

L’impact direct du commerce est évident pour les services de transports internationaux de marchandises et de personnes. Pour la majorité des biens et services échangés, il est, cependant, plus difficile de déterminer dans quelle mesure le commerce contribue aux impacts et ne fait pas que les déplacer géographiquement. 

Impacts directs de la mondialisation commerciale : l’exemple du transport international

La mondialisation a entraîné l’accroissement du transport international de marchandises et de personnes ce qui a des conséquences directes sur l’environnement. Notons ici que le transport est à la fois une condition et une partie du commerce international, puisque les transports sont des services commerciaux.

La plupart des transports utilisent comme carburant des énergies fossiles qui ont des impacts sur le climat et l’environnement

La combustion des énergies fossiles engendre l’émission de gaz à effet de serre, causes du réchauffement climatique. 

Les émissions mondiales de gaz à effet de serre liées au transport

En 2019, le transport national et international de passagers et de marchandises représentait environ 8,9 GtCO2-eq164, soit 15% des émissions mondiales de gaz à effet de serre.165

Graphique : émissions de gaz à effet de serre des différents modes de transport dans le monde 1990-2019

Source : sixième rapport d’évaluation du GIEC, Groupe de travail 3, chapitre 10 figure 10.1

Note : Une partie des émissions liées au transport de passagers ne sont pas à mettre sur le compte du commerce international (trajets effectués avec un véhicule personnel, trajets domestiques).

Les émissions de l’aviation internationale et du transport maritime s’élevaient à 1,4 GtCO2-eq166. Pour avoir une estimation des émissions du transport lié au commerce international, il faut ajouter celles du transport routier (celles du rail étant négligeables). 

D’après l’Agence internationale de l’énergie167, le transport de marchandises par poids lourds et le transport de passagers par bus émettaient environ 2,3 GtCO2. On peut estimer, en analyse prudente, qu’au moins entre la moitié et les deux tiers de ces véhicules traversent une frontière ou apportent des marchandises débarquées par bateau.

Au total, les émissions de GES du transport international de marchandises s’élèvent ainsi entre 2,5GtC02-eq et 3GtC02-eq, soit environ 5% des émissions mondiales. Ce résultat est notamment lié à la très faible intensité carbone168 du transport maritime qui représente près de 80% du volume de marchandises transportées.

L’utilisation des différents moyens de transport a de nombreux autres impacts écologiques. 

La combustion des carburants fossiles émet des gaz (dioxyde de soufre, oxydes d’azote, particules fines) et des métaux lourds169 qui polluent l’air, l’eau et les sols. C’est particulièrement vrai pour le transport maritime qui consomme du fioul lourd, l’un des carburants les plus sales au monde.170

Il faut ajouter à ces polluants les particules fines liées aux plaquettes de frein des transports terrestres (bus, camions, voitures mais aussi trains), ainsi que les pesticides qui sont éventuellement utilisés pour désherber les bords de routes et les voies ferrées. 

Le transport maritime est une source très importante de pollution des océans avec des hydrocarbures (opérations de dégazage171, naufrages, marées noires), des polluants biologiques (avec l’évacuation des eaux de ballast dans les ports172) et des produits chimiques et des déchets (conteneurs tombés à l’eau173).

La construction des moyens et infrastructures de transport a également des impacts

La construction de navires, d’avions, de camions, de cars et de trains nécessite des matières premières (métaux, énergie, eau), et est source d’émissions de gaz à effet de serre ainsi que d’autres pollutions. Quand la flotte marchande mondiale s’accroît, c’est également le cas des impacts environnementaux liés à la production de navires. 

Il en va de même de la production d’infrastructures de transport174 qui, en plus, contribue à l’artificialisation des sols, la fragmentation des écosystèmes, et à la destruction de sites écologiquement sensibles.

Entre 2011 et 2025, le nombre de navires de la flotte marchande mondiale a augmenté de 35% (de 83 000 à 112 500 navires). Si on mesure la flotte en tenant compte de la taille des navires et non pas seulement de leur nombre, l’augmentation est cette fois de plus de 75%.

L’accroissement de la flotte marchande mondiale 

Graphique : croissance de la flotte marchande mondiale par types de navires 2011-2025

Source : Base de donnée de la CNUCED – Flotte marchande par pavillons d’immatriculation et par types de navires

Note : Le tjb, tonneaux de jauge brute (GT, ou gross tonnage en anglais) est une mesure de la taille d’un navire. Elle est utile pour mesurer les activités de construction ou de recyclage des navires. 

Il ne faut pas la confondre avec la tpl (tonne de port en lourd) qui est utilisée pour mesurer la capacité de chargement de marchandises d’un navire. 

Lecture : Entre 2011 et 2025, la flotte marchande mondiale est passée de 959 à 1666 millions de tjb soit une augmentation de 75%.

Les transports internationaux sont peu régulés

Partout dans le monde, le transport aérien et le secteur maritime bénéficient de régimes fiscaux et réglementaires particulièrement favorables  : taxation réduite sur le carburant, exemption de TVA ou d’impôts sur les sociétés, régimes dérogatoires dans les accords sur le climat. 

Le kérosène des avions est l’un des rares carburants exemptés de taxe

En 1944, la Convention internationale de Chicago  interdit les taxes sur des éléments présents à bord (carburant, provisions, équipement, etc.) lors d’un atterrissage sur un aéroport à l’occasion d’un voyage international et réglemente les taxes aéroportuaires. Cette convention n’interdisant pas les taxes sur le kérosène acheté lors d’une escale, des accords bilatéraux ont, en général, mis en place cette exemption. La Commission européenne a proposé en juillet 2021 une révision de la directive sur la taxation de l’énergie175 afin de permettre une taxation progressive du kérosène pour les vols intra-européens, et, ainsi, commencer à aligner la fiscalité énergétique sur les objectifs climatiques de l’UE. Début 2026, ce projet n’a toujours pas abouti. 

Pris individuellement, les États sont peu armés pour réguler le transport international et en corriger les nuisances. Dans un contexte d’ouverture mondiale des marchés, les flux commerciaux peuvent, par exemple, se reconfigurer pour éviter les ports ou les aéroports trop coûteux. Plus fondamentalement, le développement des pavillons de complaisance au sein de la flotte marchande mondiale offre un excellent exemple de la mise en concurrence des États par les multinationales pour réduire les normes sociales et environnementales.

Les impacts environnementaux indirects de la mondialisation

Comme on l’a vu précédemment, une part significative des pressions sur les limites planétaires est liée aux chaînes de valeurs mondiales et aux formes actuelles du commerce international. Si on peut attribuer certains impacts directement au commerce international (notamment le transport), il est plus difficile de le faire pour d’autres. En effet, sans commerce, nombre de pays importateurs seraient obligés de réaliser les activités concernées sur leur propre sol, et donc de relocaliser les impacts sur leur territoire.

Cependant, plusieurs mécanismes permettent de penser que le commerce international accroît les pressions sur les limites planétaires et sur les populations, au-delà du seul secteur du transport. 

  • Cachez ces pollutions que je ne saurais voir : les populations des pays importateurs sont loin des pollutions et des nuisances générées par les produits qu’ils consomment. Celles-ci ont lieu dans des pays plus pauvres, souvent non démocratiques, avec une faible protection environnementale et une faible capacité des populations à s’exprimer et à demander réparation pour les préjudices subis. 
  • Le cercle vicieux de la surproduction et surconsommation : dans de nombreux secteurs, les économies d’échelle176 sont telles qu’écouler la production nécessite les débouchés du commerce international. Les entreprises Shein et Temu n’auraient jamais pu voir le jour sans le débouché des marchés occidentaux. Les prix très faibles liés aux économies d’échelle ainsi qu’à la faiblesse du coût du travail et des normes environnementales sanitaires et de sécurité sont des facteurs de surconsommation.
  • Le chantage de multinationales : le pouvoir de marché177 très important des multinationales à la tête des chaînes de valeur mondiales leur permet de jouer la concurrence entre les États pour obtenir les conditions les plus favorables en matière sociale et environnementale et donc les prix les plus bas. Cela induit la pression à la baisse sur les normes là où elles existent, tout en empêchant la progression dans les pays où elles sont déjà faibles ou n’existent pas.

Nous développons ci-après quelques exemples sectoriels. 

La déforestation

De manière surprenante, il existe peu d’études sur le l’impact du commerce international sur la déforestation. L’étude la plus récente178, parue en 2022, qui ne s’intéresse qu’à la période 2011-2015, estime que 90% de la déforestation tropicale serait attribuable à l’agriculture. Parmi cette déforestation d’origine agricole, un peu plus de la moitié serait liée à la production179 dont environ un quart serait imputable à la demande internationale. 

L’agriculture est le principal facteur de déforestation

Déforestation liée aux demandes agricoles domestiques et d'exportation. Mécanismes expliquant la déforestation sans expansion agricole.

Source : Florence Pendrill et al. , Disentangling the numbers behind agriculture-driven tropical deforestation, Science, 2022.

Ainsi, des forêts sont transformées en terre agricole pour répondre à la demande internationale d’huile de palme pour l’agro-industrie mais aussi pour produire des agrocarburants, pour la consommation de chocolat, de café et de caoutchouc, de soja utilisé sous forme de tourteaux pour l’alimentation des animaux européens et chinois. 

L’Indonésie exporte des quantités massives d’huile de palme et de pâte à papier180 issues de plantations qui ont remplacé des forêts naturelles. Entre 2001 et 2019, la superficie forestière y a diminué de 11% (9,79 millions d’hectares), dont 32% (3,09 millions d’hectares) ont été convertis en palmiers à huile et 10% en plantations (acacia et eucalyptus) destinées à la fabrication de pâte à papier.

En apportant une demande aux pays forestiers pour transformer leurs forêts en terres agricoles, la mondialisation apparaît ainsi comme une des causes de la déforestation. Les multinationales jouent également un rôle important dans le processus en faisant pression sur les gouvernements. C’est par exemple le cas des quatre géants céréaliers, dits ABCD (pour Archer Daniels Midland, Bunge, Cargill et Louis Dreyfus), qui poussent à l’exportation de soja181. Citons aussi le cas de l’entreprise d’abattage des animaux JBS182 (du nom de son fondateur José Batista Sobrinho), dont le bilan carbone 2021 a été estimé à 421 MtCO2-eq183 (équivalent à Total énergie tous scopes confondus). Sa capacité d’abattage actuelle est de 75 000 bovins, 14 millions de volailles, et 147 000 porcs par jour. Elle exerce une pression démontrée sur les pouvoirs publics en faveur de la destruction de la forêt amazonienne. Sa puissance de frappe, notamment politique, est clairement le résultat de la mondialisation.

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Les pollutions accidentelles générées par les accidents industriels

Depuis les débuts de la révolution industrielle, les catastrophes industrielles sont légion184 : effondrement de barrage de résidus miniers, accidents nucléaires, fuites de produits chimiques, marées noires. Elles sont le résultat d’accidents, d’incompétence, de négligence ou de défaut de sécurité, et bien souvent, d’une réglementation trop faible. Elles provoquent morts, blessés, destruction de la biosphère, et dégâts matériels conséquents. Bien souvent, ces catastrophes industrielles s’inscrivent dans les chaînes de valeur mondiales, en particulier lorsqu’il s’agit d’exploitation des ressources naturelles.

Citons la catastrophe qui s’est produite début 2025 en Zambie, pays convoité par la Chine notamment, pour ses ressources en cuivre en particulier. Un barrage de résidus miniers appartenant à Sino-Metals Leach Zambia (filiale de la société publique, China Nonferrous Metals Industry Group) s’est effondré début 2025, libérant environ 50 000 m3 de déchets acides dans le fleuve Kafue. Or environ 60% des 20 millions d’habitants de la Zambie vivent dans le bassin du Kafue et en dépendent, que ce soit pour la pêche, l’irrigation ou l’approvisionnement en eau de l’industrie. Le fleuve fournit de l’eau potable à environ cinq millions de personnes, y compris dans la capitale, Lusaka. 

Du fait de cette pollution massive, la ville de Kitwe, qui compte environ 700 000 habitants, a dû suspendre totalement son approvisionnement en eau potable. Ce déversement a aussi provoqué une catastrophe écologique, entraînant une mortalité importante des poissons et la destruction des cultures le long des berges.

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Les institutions et le droit international favorisent le commerce au détriment de l’environnement

L’architecture actuelle des institutions internationales est largement issue de la Seconde Guerre mondiale. Elle est marquée par la prédominance des institutions économiques, financières et commerciales, suite aux traumatismes de la guerre et de la crise de 1929. Si les institutions financières ont commencé à prendre en compte l’écologie, ce n’est pas du tout le cas dans le domaine commercial. Quant à celles qui ont été créées spécifiquement sur l’environnement, elles occupent une place de second rang, du fait du manque de moyens financiers et de pouvoir pour faire appliquer leurs décisions. 

Le système onusien n’a intégré les questions écologiques que tardivement

Les enjeux écologiques sont aujourd’hui assez hauts dans le discours et l’agenda de l’ONU, comme en témoigne par exemple l’adoption des Objectifs de Développement Durable lors de l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2015. 

Cela n’était pas le cas à l’origine. Selon l’article 1 de la Charte des Nations Unies, l’ONU a pour objectifs : “maintenir la paix et la sécurité internationale” et “réaliser la coopération internationale en résolvant les problèmes internationaux d’ordre économique, social, intellectuel ou humanitaire, en développant et en encourageant le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales pour tous sans distinctions de race, de sexe, de langue ou de religion“.

Par ailleurs, les institutions environnementales du système onusien n’ont pas le poids des institutions économiques, et constituent pour l’essentiel des lieux de production de données et d’échange. 

Le Système des Nations Unies

Créée en mars 1945, l’Organisation des Nations Unies compte 193 États membres (depuis 2011 contre 51 à sa naissance). Les principaux organes de gouvernance sont le Conseil de sécurité dont chacun des 5 membres permanents185 dispose d’un droit de véto, l’Assemblée générale rassemblant tous les États membres, le Secrétariat, le Conseil économique et social et la Cour internationale de justice.

Le Système des Nations Unies est formé de l’ONU et de deux grands types d’organisations disposant d’une direction, d’un budget et d’États membres qui leur sont propres.

  • Quinze institutions spécialisées indépendantes186 : préexistantes à l’ONU, établies en même temps ou dans les décennies suivantes, elles sont financées par des contributions statutaires de leurs États membres et des contributions volontaires, pouvant provenir des États mais aussi des acteurs privés ou d’autres organisations de l’ONU. On compte parmi elles Organisation internationale du Travail (OIT), Organisation mondiale de la Santé (OMS), ou encore le Fonds monétaire international (FMI).
  • Une quarantaine de fonds, programmes et autres entités, dont le rôle est moins important dans l’architecture internationale notamment du fait qu’ils ne sont pas indépendants de l’ONU et qu’ils sont financés uniquement sur une base volontaire et non statutaire. C’est le cas, par exemple, du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), du Programme alimentaire mondial (PAM), Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), ou encore le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE).

Dans ces différentes institutions, les contributions statutaires ou volontaires des États-Unis sont souvent parmi les premières.

Il existe également d’autres organisations internationales qui ne font pas partie du système onusien. C’est en particulier le cas de l’Organisation Mondiale du Commerce (voir partie 7.3). Citons aussi l’OCDE, qui rassemble les pays dits développés.

Il n’existe pas d’organisation internationale de haut niveau sur l’écologie

C’est la Conférence des Nations Unies sur l’environnement (aussi appelée Sommet de la Terre) de juin 1972 à Stockholm qui marque l’émergence des enjeux écologiques au sein du système onusien. Elle aboutit notamment à la création du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), qui coordonne les activités des Nations Unies dans le domaine de l’environnement et assiste les pays dans la mise en œuvre de politiques en la matière. 

Malgré son rôle important, le PNUE n’a pas un statut très élevé dans le système onusien. Ce n’est qu’un programme de l’ONU et ses moyens sont limités par rapport à l’ampleur de sa mission187

À l’inverse, onze des quinze188 institutions spécialisées (voir encadré ci-dessus) de l’ONU sont dédiées aux questions financières ou économiques. Certaines de ces institutions ont, depuis leur création, intégré les enjeux environnementaux, avec des degrés d’engagement divers189. Un projet d’Organisation Mondiale de l’Environnement a été imaginé dans les années 2000 et porté par des ONG, des personnalités et hommes politiques190 mais il est aujourd’hui au point mort. 

Les institutions portant l’expertise scientifique internationale sur l’environnement

Ces organismes permettent de faire émerger un consensus sur les connaissances scientifiques et créent des espaces de dialogue. Ils produisent des synthèses extrêmement utiles aux décideurs du monde entier sur l’état mondial des connaissances qu’elles soient relatives aux données, aux solutions (techniques et socio-économiques) et aux trajectoires possibles. 

Les deux plus connus sont les suivants.

Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) a été créé en 1988 à la demande du G7, sous l’égide du PNUE et de l’Organisation météorologique mondiale. Il compte 195 États membres. Il est chargé de synthétiser la connaissance scientifique sur l’ampleur, les causes, les conséquences et les moyens de faire face au changement climatique en cours.

Son équivalent en matière de biodiversité, l’IPBES (Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services), a été créé en 2012. C’est un mécanisme d’interface et de coordination sur la biodiversité. Chaque État membre des Nations Unies peut y participer et les délégués souhaitent aussi une “participation active de la société civile” au processus. En 2023, 140 États en étaient membres.

Le cadre juridique international sur l’environnement

L’architecture institutionnelle internationale en matière écologique repose donc essentiellement sur des traités internationaux191, la plupart étant conclus sous l’égide de l’ONU ou d’une de ses institutions spécialisées. La base de données ecolex sur le droit de l’environnement compte plus de 500 traités multilatéraux192 en vigueur. Tous ne sont pas du même niveau et certains n’ont pas pour objet premier la protection de l’environnement, comme le Traité de l’Antarctique (1959) ou la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (1994).

Parmi les principaux textes, on peut citer les trois conventions-cadres des Nations Unies adoptées à la suite du Second Sommet de la Terre qui s’est tenu à Rio en 1992 : sur les changements climatiques, sur la diversité biologique et sur la lutte contre la désertification. Chacune dispose d’un secrétariat hébergé par l’ONU et organise régulièrement des COP (Conférence des Parties), où les États parties à la convention négocient de nouveaux engagements. 

Les COP Climat ont donné lieu à deux accords fondamentaux : le Protocole de Kyoto en 1997 et les Accords de Paris en 2015. Mentionnons également le Protocole de Montréal sur les substances qui appauvrissent la couche d’Ozone en 1987, amendé par l’accord de Kigali (2016) qui prévoit l’abandon progressif des gaz de type hydrofluorocarbures (HFC)193

Le commerce et les négociations climat

Malgré l’impact de la mondialisation sur le climat, le commerce est le grand absent des négociations internationales en la matière : le mot n’apparaît pas dans l’accord de Paris sur le climat de 2015. 

Dix ans plus tard, les tensions commerciales s’invitent à la COP30 qui s’est tenue à Belém au Brésil. Les pays émergents et en particulier la Chine, l’Inde la turquie ou l’Afrique du Sud, critiquent la volonté de l’Union européenne de mettre en place un Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières194 qu’ils interprètent comme une mesure protectionniste unilatérale.
Dans les textes issus de cette COP30, le mot est désormais présent mais c’est pour affirmer la prééminence du commerce sur le climat. Il “La Conférence des Parties (…) réaffirme également qu’il convient d’éviter que les mesures prises pour lutter contre les changements climatiques, y compris les mesures unilatérales, constituent un moyen d’imposer des discriminations arbitraires ou injustifiables sur le plan du commerce international, ou des entraves déguisées à ce commerce“. 195

En France en 2017, une coalition de la société civile a lancé un projet de Pacte mondial pour l’environnement afin d’affirmer le droit à un environnement sain aux côtés des deux pactes internationaux relatifs aux droits civils et politiques, et aux droits économiques, sociaux et culturels. Le processus a été bloqué en 2019 par une coalition de pays dont les États-Unis et le Brésil196 et n’a débouché que sur une déclaration en 2022. 

Il existe donc bien un arsenal juridique international sur l’environnement. Au vu des résultats en matière de lutte contre le réchauffement climatique ou l’effondrement de la biodiversité, on ne peut que constater que ce cadre reste insuffisant.

Les questions environnementales sont un sujet récent pour les principales institutions financières

Le FMI et la Banque mondiale ont été créés par la conférence de Bretton Woods en 1944

L’objectif de la conférence de Bretton Woods est de mettre en place un système monétaire international stable et de favoriser la reconstruction et le développement économique. Si 44 nations participent aux négociations, les accords de Bretton-Woods portent largement la marque des deux protagonistes principaux, les États-Unis et le Royaume-Uni. 

Sur le plan monétaire, ils aboutissent à un système centré autour du dollar américain, rattaché nominalement à l’or197. Toutes les autres “grandes” monnaies sont définies par un système de change fixe par rapport au dollar. C’est de Bretton Woods que date la suprématie du dollar sur la scène internationale, domination qui n’a pas disparu avec la décision en 1971 du Président américain Richard Nixon de mettre fin au régime des changes fixes (et au rattachement du dollar à l’or). Le dollar reste la première monnaie dans les échanges internationaux. 

Les accords de Bretton Woods décident de la mise en place de deux institutions qui seront ensuite intégrées au Système des Nations Unies.

Le Fonds monétaire international est chargé de veiller à la stabilité du système monétaire international, de surveiller les risques de crises financières et d’assister les États en difficulté (pendant longtemps en contrepartie de plans d’ajustement structurels violents et pas toujours efficaces…). 

La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), qui fait aujourd’hui partie du Groupe Banque Mondiale198, avait pour mission originelle de financer la reconstruction de l’Europe et du Japon après la guerre. Elle est aujourd’hui centrée sur la lutte contre la pauvreté (via des aides, des financements et des conseils aux États en difficulté) et développe des financements climatiques.

La gouvernance de ces institutions résultant en grande partie de la participation financière de leurs États membres, les États-Unis y occupent une place prépondérante. 

Une prise en compte tardive des enjeux écologiques

Le FMI et la Banque mondiale ont la possibilité d’accorder des aides ou des prêts aux États et peuvent en conséquence avoir une influence sur les politiques économiques, en exigeant l’adoption de certaines mesures. C’est précisément ce que traduit le Consensus de Washington. 

Le Consensus de Washington et les plans d’ajustement structurel

Dans un article paru en 1990, l’économiste britannique John Williamson décrit le consensus existant parmi les élites politiques et économiques de Washington199 sur les grandes mesures à mettre en œuvre par les pays d’Amérique Latine pour faire face à la crise de la dette des années 1980. D’inspiration néo-libérale, ces mesures souvent regroupées dans des “plans d’ajustement structurel”  visent notamment à réduire les dépenses publiques, ouvrir les marchés de capitaux, libéraliser le commerce, privatiser les entreprises publiques, protéger la propriété intellectuelle. L’expression “Consensus de Washington” traduit ainsi l’accord tacite entre le FMI, la Banque mondiale et le gouvernement américain pour conditionner les aides financières des institutions de Bretton Woods aux pays du Sud en difficulté à l’adoption de plans d’ajustements structurels comprenant ces “bonnes pratiques” économiques. 

Source : What Washington Means by Policy Reform, in Latin American Adjustment: How Much Has Happened? Edited by John Williamson, 1990.

Ce consensus s’est progressivement effrité et les approches sont devenues moins dogmatiques. Par ailleurs, les institutions de Bretton Woods se sont mises à tenir compte des enjeux environnementaux et climatiques. La Banque mondiale a créé une division environnementale en 1980. Son engagement s’est renforcé après le Sommet de la Terre de 1992 à Rio. Aujourd’hui, elle finance de nombreux projets liés au climat, notamment la réduction des émissions de gaz à effet de serre, la transition énergétique (énergies renouvelables, efficacité énergétique) et l’adaptation au changement climatique (gestion de l’eau, résilience agricole). Elle a lancé un Climate Change Action Plan en 2016 (renouvelé en 2021 et en 2025), fixant des objectifs d’intégration du climat dans ses financements. Notons également que la plupart des banques régionales ou nationales de développement ont elles aussi intégré, à des degrés divers, les questions écologiques (en particulier climatiques).

Les fonds internationaux dédiés à l’environnement

Parmi les institutions financières internationales, il existe des fonds spécialisés sur les questions environnementales. Créé en 1991 par la Banque mondiale, le PNUE et le PNUD200, le Fonds pour l’environnement mondial (FEM) regroupe plusieurs fonds visant à aider les pays en développement à atteindre les objectifs écologiques fixés dans six conventions internationales201. Sur 186 pays participants, 29 ont participé à la 8e session de reconstitution des ressources du FEM apportant moins de 5,5 milliards de dollars pour la période 2022-2026.

Créé lors de la COP17 sur le climat à Bonn en 2011, le Fonds vert pour le climat mobilise des financements pour aider les pays en développement à atteindre leurs objectifs climatiques. Lors de sa première période de financement (2020-2023) il a récolté moins de 10 milliards de dollars.

Si ces initiatives sont importantes, les fonds mobilisés sont extrêmement faibles par rapport aux besoins de la transition écologique estimés à plusieurs milliers de milliards de dollars au niveau mondial202

Le FMI s’est mis à considérer la question climatique après la signature de l’accord de Paris sur le climat (2015) qui l’a poussé, comme de nombreuses institutions financières, à prendre en compte les risques financiers systémiques liés au climat

Depuis 2021, le FMI a intensifié son engagement en évaluant l’impact des catastrophes climatiques sur la stabilité économique des pays, en encourageant la mise en place de taxes carbone pour limiter les émissions de GES, et en créant en 2022 un fonds fiduciaire pour la résilience et la durabilité pour aider les pays vulnérables à relever les défis structurels tels que le changement climatique ou les pandémies.

Depuis 2025 et sous l’impulsion de Donald Trump, l’administration américaine – qui est le plus gros financeur du FMI et de la Banque mondiale – demande à ces deux institutions de faire marche arrière sur ces problématiques qu’elle considère ne pas être dans leur mandat.203

L’impact environnemental du commerce international : un non sujet

Le libre-échange est au coeur de la conception dominante de ce que doit être le commerce : dans ce cadre, les régulations environnementales sont considérées comme des obstacles. 

Un peu d’histoire : de la création du GATT à l’OMC

Élaborée lors de la conférence des Nations Unies sur le commerce et l’emploi (nov. 1947-mars 1948), la Charte de la Havane institue une Organisation Internationale du Commerce (OIC) pour compléter la gouvernance économique internationale issue des accords de Bretton Woods. Cette Charte n’ayant jamais été ratifiée du fait de l’opposition du Congrès des États-Unis, l’OIC n’a pas vu le jour. Son ambition était plus large que celle des institutions qui ont finalement émergé (le GATT et l’OMC) : il ne s’agissait pas seulement de promouvoir l’ouverture du commerce mais aussi le développement, la préservation de l’emploi ainsi que l’équilibre de la balance des paiements.204

Des négociations commerciales engagées en parallèle aboutissent en octobre 1947 à la signature par 23 pays de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (le GATT)205. De philosophie libre-échangiste, cet accord établit un certain nombre de règles du commerce international de marchandises206 ainsi que 45 000 concessions tarifaires207 portant sur un cinquième du commerce mondial. Son agenda prioritaire est de supprimer les “distorsions” tarifaires et non tarifaires aux échanges208

L’organisation provisoire qui a résulté de ce premier accord a constitué le cadre des négociations commerciales multilatérales pendant près de 50 ans. Les différents cycles (ou “rounds”) du GATT ont progressivement étendu le champ des secteurs concernés par l’ouverture du commerce. 

L’Uruguay Round (1986 à 1994), dernier cycle ayant donné des résultats, a conduit à la création de l’Organisation mondiale du commerce (l’OMC) avec la signature de l’Accord de Marrakech

Établie en 1995, l’OMC, qui comptait 166 membres en 2024, a pour fonction de favoriser la mise en œuvre, l’administration, le fonctionnement et la réalisation des objectifs des Accords commerciaux multilatéraux209 conclus par ses membres et de régler les différends pouvant surgir entre eux. 

L’absence des enjeux environnementaux

La préoccupation centrale de l’OMC est le développement des échanges internationaux et du libre-échange. Les questions d’environnement sont de second ordre et même souvent considérés comme des “alibis” pour constituer des barrières aux échanges. 

Lors de la résolution de différends, c’est à l’État qui tient compte de préoccupations environnementales de démontrer qu’il ne le fait pas pour des raisons “protectionnistes” ou pour favoriser ses marchandises. Juridiquement, les questions à traiter sont plus précises bien sûr et nécessitent de rentrer dans les détails mais le fond est là. 

L’Organe de règlement des différends (ORD) de l’OMC

L’OMC est dotée de l’un des mécanismes internationaux de règlement des différends les plus actifs au monde. Un différend naît lorsqu’un gouvernement membre estime qu’un autre viole un accord ou un engagement contracté dans le cadre de l’OMC.

Entre la création de l’OMC en 1995 et fin 2023, 631 demandes de consultations – première étape du processus de règlement des différends- ont été soumises par les membres de l’OMC. Parmi les décisions, certaines sont marquantes en matière environnementale ou sanitaire. En 1998, l’interdiction de l’importation du bœuf aux hormones par les pays de l’Union européenne a été considérée comme contraire aux règles de l’OMC, tout comme l’interdiction par les États-Unis de l’importation de crevettes provenant de pays n’ayant pas adopté des méthodes de pêche préservant les tortues marines. Dans un autre registre, l’OMC a estimé que les restrictions de la Chine dans ses exportations de terres rares, (argumentées sur la nécessité de préserver ses ressources naturelles) violaient les engagements de la Chine et qu’elles étaient motivées par des raisons économiques plutôt qu’environnementales. 

En 2016, sous la première administration Trump, les États-Unis décident de bloquer la nomination de nouveaux juges, ce qui conduit à la paralysie de l’ORD à partir de 2019. 

Voir la page dédiée sur le site de l’OMC et l’article Qu’est-ce que l’organe des différents de l’OMC ? sur le site vie-publique.fr

Comme nous l’expliquons dans l’Idée reçue sur le multilatéralisme et le libre échange, l’avènement de l’OMC marque également l’apogée du multilatéralisme, qui n’a cessé de décliner depuis. À la place les traités de commerce régionaux et surtout bilatéraux se sont multipliés, de même que les traités de protection des investissements. Dans ces traités, les questions écologiques et sociales ont, pour l’essentiel, le même statut que dans les accords de l’OMC : les mesures mises en place par les États au nom de ces enjeux sont considérées avec suspicion, comme des prétextes pour faire obstacle au commerce et au libre échange. Ces traités incluent de plus régulièrement le recours à des tribunaux d’arbitrage privés210, qui comme dans le Traité sur la Charte de l’Énergie, rendent régulièrement des arbitrages défavorables aux États menant des politiques climatiques. 

La mondialisation fait des gagnants et des perdants

La mondialisation est souvent présentée comme un moteur de croissance et de progrès pour tous. La promesse – augmenter le bien-être des populations, accroître l’efficacité économique et réduire les inégalités entre nations – a été en partie tenue. Un milliard de personnes sont sorties de la pauvreté en Chine et dans d’autres pays d’Asie, tandis que le coût de nombreux biens de consommation a diminué dans les économies développées, améliorant le pouvoir d’achat d’une partie des ménages.

Cependant, contrairement à l’idée longtemps dominante selon laquelle la mondialisation ferait mécaniquement des gagnants partout, elle produit aussi des perdants. La raison en est simple : les gains économiques globaux ne se répartissent ni spontanément ni équitablement. Au niveau mondial, elle a bouleversé les grands équilibres géopolitiques et fait apparaître de nouveaux rapports de force. À l’intérieur des pays, la mondialisation a créé ou exacerbé des inégalités (voir la partie 8.4).

Un nouveau paysage mondial

Au niveau d’un pays, l’évaluation des gains liés à la mondialisation repose traditionnellement sur des indicateurs tels que la croissance du PIB, la balance courante211 ou l’attractivité du pays pour les investissements étrangers. Notons que ces indicateurs ne donnent aucune information sur de nombreux sujets essentiels : la répartition interne des gains (en termes de pouvoir d’achat et d’emploi), leur pérennité à long terme, les pertes ou vulnérabilités (comme l’exposition au changement climatique, la dépendance à des ressources naturelles épuisables, la destruction de son propre environnement).

À l’aune de cette perspective bien incomplète, on peut distinguer trois catégories de pays.

  • Les gagnants structurels de la mondialisation sont les pays qui ont su internaliser les gains de l’ouverture internationale en développant des capacités productives endogènes, une spécialisation dans les secteurs à forte valeur ajoutée et des institutions capables d’articuler ouverture des marchés, politique industrielle et un minimum de stabilité  sociale. Cependant, comme nous le verrons en partie 8.4, la mondialisation n’y a pas été bénéfique pour tous.
  • Les pays “intermédiaires” dont l’économie est fondée sur des avantages statiques (bas salaires, ressources naturelles, position dans les chaînes de valeur) – sans transformation structurelle suffisante. La mondialisation a pu leur bénéficier, mais ces gains sont précaires : un soulèvement social ou une catastrophe naturelle peuvent durablement affecter la situation économique du pays. 
  • Les perdants structurels de la mondialisation sont les pays qui restent enfermés dans des spécialisations peu productives, marqués par une faible capacité institutionnelle et redistributive, et pour lesquels l’ouverture commerciale tend à reproduire, voire à accentuer, les déséquilibres économiques et sociaux.
Chine, États-Unis, UE tirent leur épingle du grand jeu de la mondialisation

La Chine : de “l’usine du monde” à la puissance systémique

La Chine est incontestablement le grand gagnant de la mondialisation contemporaine. Son intégration progressive dans l’économie mondiale, accélérée par son entrée à l’OMC en 2001, lui a permis de devenir d’abord l’atelier manufacturier de la planète, avant de se transformer en une puissance industrielle, technologique et géopolitique de premier plan.

Cette réussite repose certes sur des facteurs bien identifiés : main-d’œuvre abondante et peu payée, discipline sociale imposée par un régime autoritaire, faibles contraintes environnementales et sanitaires pendant plusieurs décennies, monnaie sous-évaluée. Mais ces éléments ne constituent que la toile de fond d’un phénomène bien plus déterminant : une stratégie étatique212 délibérée, méthodique et cohérente, visant explicitement la puissance et la souveraineté nationales.

Alors que nombre d’économistes occidentaux213 prévoyaient une spécialisation durable dans les segments à faible valeur ajoutée, la Chine est désormais un acteur central dans des secteurs stratégiques : acier et métallurgie avancée, numérique, intelligence artificielle, batteries, véhicules électriques, panneaux solaires, nucléaire civil, construction navale, aviation, spatial et industrie militaire. Elle contrôle des segments entiers des chaînes de valeur mondiales214, y compris en amont, via l’accès à des matières premières critiques.215

Les États-Unis : domination financière et technologique ; pouvoir militaire et soft power

Les États-Unis, déjà en position de force avant le grand tournant de la mondialisation, ont consolidé leur domination mondiale216. Leur puissance repose sur la maîtrise des leviers centraux de l’économie mondiale : le dollar occupe une place centrale dans le système monétaire international, offrant aux États-Unis un avantage considérable en matière de financement et de déficit extérieur. Les grandes entreprises technologiques américaines dominent le numérique, les données et l’intelligence artificielle, contribuant directement à la supériorité militaire et stratégique du pays, tout en créant des dépendances fortes chez leurs partenaires et alliés, notamment européens. À cela s’ajoute une capacité d’influence culturelle sans équivalent, qui renforce l’attractivité du modèle américain et son soft power.

L’Union européenne : gagnante mais prise au piège du libre-échange

L’Union européenne (UE) est indéniablement l’une des grandes gagnantes de la mondialisation. C’est aujourd’hui l’un des acteurs les plus influents du commerce international avec un marché intérieur gigantesque et une forte capacité exportatrice (de biens, services et capitaux). Elle est le plus gros émetteur et récepteur d’investissements directs à l’étranger217. Elle occupe une place de poids dans les institutions internationales et dans le développement des normes de la mondialisation.

Cependant, du fait d’une interprétation particulièrement dogmatique du libre-échange, la mondialisation a créé au sein de l’UE de nombreuses fragilités et dépendances. L’ouverture extrême du marché européen a exposé les producteurs à la concurrence accrue des pays à bas coûts salariaux, notamment asiatiques, ce qui a conduit à la désindustrialisation partielle de certaines régions. Le refus de toute politique industrielle commune et ambitieuse a freiné l’émergence de secteurs stratégiques dans le domaine du numérique ou des technologies bas carbone, conduisant à des dépendances dangereuses. La dépendance importante aux importations d’énergie et de matières premières, ainsi que l’exposition aux risques climatiques et aux perturbations des chaînes de valeurs mondiales218, limitent sa souveraineté économique. Enfin, les déséquilibres entre États membres — nord versus sud, anciens membres versus entrants de l’Est — génèrent des tensions sociales et politiques qui menacent son existence même.

Pour en savoir plus

Croissance du PIB et inégalités spectaculaires : l’exemple de l’Inde

La mondialisation a notamment fait émerger un groupe de pays, les BRICS219 – à l’origine quatre grands pays émergents (Brésil, Russie, Inde et Chine), réunis sous cet acronyme par les économistes – qui sont constitués, au cours des années 2010, en un groupe diplomatique pour peser sur les relations économiques et politiques, dominées par les États-Unis et l’UE.

L’Inde a une trajectoire intéressante parmi les pays globalement gagnants de la mondialisation220. Économie relativement fermée et dirigée par l’État jusque dans les années 1990, elle s’intègre à la mondialisation notamment par les services, en particulier dans les technologies de l’information, les services informatiques et l’externalisation de fonctions (back-office, développement logiciel, ingénierie).

Des métropoles comme Bangalore, Hyderabad, Pune ou Chennai sont devenues des nœuds centraux des chaînes de valeur mondiales221 des services numériques. En tirant parti d’un large réservoir de main-d’œuvre qualifiée anglophone, cette spécialisation a contribué à une croissance économique soutenue depuis les années 1990 et à l’émergence d’une classe moyenne urbaine.

Toutefois, les bénéfices de cette insertion restent extrêmement concentrés. L’immense majorité des emplois sont informels222, c’est-à-dire sans contrat, avec de faibles revenus et une protection sociale quasi inexistante. Les inégalités sociales, territoriales et éducatives sont parmi les plus élevées au monde.223

Aujourd’hui, nous sommes plus inégalitaires qu’à l’époque britannique.

Amit Thorat, économiste, 2024224

La mondialisation a ainsi renforcé une économie duale, où coexistent des pôles de haute technologie intégrés au marché mondial et une masse de travailleurs faiblement connectés à ces dynamiques.

Les nations perdantes de la mondialisation : marginalisation, dépendance et vulnérabilités structurelles

Les nations “perdantes” sont celles dont l’insertion dans l’économie mondiale s’est faite sur des bases fragiles, dépendantes ou inégalitaires, et pour qui ouverture commerciale n’a pas rimé avec développement. C’est le cas en particulier des pays dont l’insertion dans la mondialisation dépend fortement de l’exploitation et de l’exportation de leurs ressources naturelles. Nous développons largement ce point dans l’Idée reçue sur l’impact de la mondialisation pour les pays en développement. Faisons ici un zoom sur l’Amérique du Sud.

L’Amérique latine : entre désindustrialisation et dépendance financière

L’Amérique latine occupe une position intermédiaire, mais globalement perdante, dans la mondialisation. Après une phase d’industrialisation par substitution aux importations225, de nombreux pays ont opéré un tournant libéral ouvrant largement leurs économies au commerce et aux flux financiers dans les années 1980-1990, sous la pression des institutions telles le FMI promouvant le Consensus de Washington226 -et, dans certains cas, facilité par l’arrivée au pouvoir de dictateurs plus ou moins directement soutenus par les États-Unis.

Cette ouverture s’est souvent traduite par une désindustrialisation prématurée227. Incapables de rivaliser avec l’Asie sur les coûts ou la technologie, plusieurs pays se sont recentrés sur l’exportation de matières premières (soja, minerais, pétrole), bénéficiant temporairement du “super-cycle” des commodités228 dans les années 2000.

Des pays comme l’Argentine ou le Vénézuela illustrent les limites de ce modèle : forte dépendance aux marchés mondiaux, instabilité macroéconomique, vulnérabilité aux chocs de prix, conflits redistributifs internes. Le Mexique, bien qu’intégré aux chaînes de valeur nord-américaines, reste largement cantonné aux segments à faible valeur ajoutée.

Enfin, rappelons que l’expansion du commerce international légal a aussi facilité celle des trafics illégaux (drogues et armes notamment), qui affectent durement certains pays de la région.

[L’approche politique actuelle] reste sur une position fataliste, influencée par le discours ultralibéral : “Nous n’avons pas le choix, si l’on veut que les marchandises circulent le plus vite possible, il faut contrôler le moins possible.” C’est une vision court-termiste et délétère. Elle écarte le fait que l’économie illégale se greffe sur l’économie légale et l’impacte directement.

Clotilde Champeyrache, économiste (2025)229

La mondialisation a ainsi accentué la volatilité économique et les inégalités sociales, sans permettre une transformation productive durable.

La fracture entre mobiles et immobiles

Dans la plupart des pays, la mondialisation s’est accompagnée d’une hausse marquée des inégalités sociales et territoriales. Alors que certaines catégories sociales ont vu leurs revenus et leurs opportunités augmenter, d’autres ont subi des pertes durables en matière d’emploi, de salaire et de sécurité économique.

L’économiste français Guillaume Vuillemey230 propose une grille de lecture particulièrement éclairante de cette dynamique, fondée sur la distinction entre acteurs “mobiles” et acteurs “immobiles”. Les acteurs mobiles sont des individus ou des entreprises pouvant se déplacer facilement à l’échelle mondiale, arbitrer entre différents systèmes fiscaux, juridiques et sociaux, et maximiser ainsi leur intérêt privé. Les acteurs immobiles, à l’inverse, sont ceux qui dépendent d’un territoire donné pour leur activité, leur revenu, l’accès aux services publics et à la protection sociale.

Cette opposition ne renvoie pas seulement à une différence de revenus, mais à une asymétrie fondamentale de pouvoir. Les acteurs mobiles peuvent bénéficier des biens collectifs (infrastructures, stabilité institutionnelle, main-d’œuvre formée) sans y contribuer proportionnellement, tandis que les acteurs immobiles supportent l’essentiel de l’effort fiscal et social.

Vuillemey et Giraud : deux lectures complémentaires

Pierre-Noël Giraud231 a, avant Guillaume Vuillemey, mis en avant une distinction proche entre “nomades” et “sédentaires”. Toutefois, chez Giraud, les nomades sont l’ensemble des travailleurs et des entreprises exposés à la concurrence internationale, ce qui inclut une partie importante des salariés des pays développés. Vuillemey adopte une acception plus restrictive : les mobiles sont essentiellement les très hauts revenus et les multinationales, c’est-à-dire ceux qui disposent d’une véritable liberté de localisation. Les deux approches sont complémentaires : l’une insiste sur l’exposition au commerce, l’autre sur la capacité réelle d’échapper aux contraintes nationales.

Multinationales et ultra-riches sont les gagnants incontestables de la mondialisation

Leur taille, leur capacité financière et leur mobilité permettent aux entreprises multinationales232 d’exploiter pleinement l’ouverture des marchés. Elles peuvent délocaliser leurs activités, organiser leurs chaînes de valeur233 à l’échelle mondiale et optimiser leur fiscalité en arbitrant entre différents systèmes nationaux. Nous montrons dans l’Essentiel 5, comment elles mettent en concurrence les territoires pour en tirer profit.

La mondialisation a également favorisé des économies d’échelle234 importantes, conduisant à une forte concentration dans de nombreux secteurs. La finance (banques, assurance, fonds d’investissement, trading…), le numérique, la logistique et le transport international sont particulièrement concernés. Ces entreprises bénéficient des infrastructures et du capital humain des États, tout en contribuant souvent bien moins proportionnellement que leur taille (que ce soit en chiffre d’affaires, bénéfices ou effectifs) au financement des biens publics.

Nous détaillons l’ampleur des gains (financiers et de pouvoir) des multinationales dans l’Essentiel 9.

Les ultra-riches235 sont aussi les grands bénéficiaires de la mondialisation. Une partie de leur gigantesque patrimoine financier vient en effet des parts qu’ils détiennent dans le capital des multinationales, qui s’accroît du fait de la valorisation des actions, ou des versements de dividendes. La libéralisation des flux de capitaux leur a également permis de développer des stratégies pour échapper à l’impôt. Leur rôle prépondérant sur la gestion de nombre de grandes entreprises (notamment dans les empires médiatiques), allié à la place que leur donne leur fortune leur permet d’influer sur les politiques publiques à leur profit, notamment en matière de fiscalité du patrimoine et de l’héritage.

Les acteurs “immobiles” subissent la mondialisation et en paient le prix

À l’autre bout de l’échelle, même dans les pays considérés globalement bénéficiaires de mondialisation (voir partie 8.1), les “petits” acteurs économiques en ont en réalité pâti. Illustrons ce propos par le cas des États-Unis et celui de la Chine.

Inégalités et perte de pouvoir des travailleurs

Les États-Unis

Les régions industrielles du Midwest et du Nord-Est, la fameuse  Rust Belt236, ont perdu des millions d’emplois manufacturiers depuis les années 1980 sous l’effet combiné de la concurrence internationale (arrivée de produits moins chers sur le marché), de l’automatisation et des délocalisations (dues à la mise en concurrence des États en termes de fiscalité et de salaires par les multinationales).

Les travaux de David Autor, David Dorn et Gordon Hanson237 montrent qu’aux États-Unis, l’entrée de la Chine à l’OMC en 2001 a provoqué un choc massif sur certaines régions industrielles. Les travailleurs qui ont perdu leur emploi du fait de la concurrence des importations chinoises ont souvent connu une dégradation durable de leur situation : baisse de salaire pour ceux qui retrouvaient un emploi, sortie du marché du travail pour d’autres, fragilisation sociale accrue.238

Plus généralement, les États-Unis ont connu ces dernières décennies une polarisation sociale accrue, marquée par une forte concentration des revenus et du patrimoine. Par exemple, les 10 % les plus riches y captent aujourd’hui presque 1,8  fois plus de revenus que les 40 % les plus pauvres, un écart bien plus élevé que dans de nombreuses autres économies développées239. Les inégalités de patrimoine sont aussi particulièrement prononcées : les plus riches détiennent la très grande majorité de la richesse nationale, tandis que la moitié inférieure de la population possède une part marginale. Cette concentration est associée à des écarts importants en matière d’espérance de vie et de santé selon la catégorie socio‑économique240 . Tout ceci alimente une division profonde de la société américaine, avec des tensions accrues entre régions et classes sociales, des clivages politiques marqués et des fractures sur des questions telles que la santé, l’éducation et les perspectives de mobilité sociale.

La Chine

La réussite chinoise s’est accompagnée d’inégalités régionales marquées, entre le littoral exportateur et les provinces de l’intérieur, ainsi que d’inégalités sociales croissantes.

Près de 800 millions de personnes sont sorties de l’extrême pauvreté241 depuis 1980, en étant employées dans les usines travaillant pour les pays occidentaux et de plus en plus pour le marché intérieur. La Chine est, cependant, un des pays les plus inégalitaires au monde : le coefficient de Gini242 qui se situe autour de 0,5243, soit beaucoup plus que les pays européens.

Limitons-nous à quelques autres faits saillants. De nombreux rapports244 indiquent que des centaines de milliers de Ouïghours sont détenus dans des camps de travail dans la région du Xinjiang. Ces centres sont officiellement présentés par le gouvernement chinois comme des programmes de “formation professionnelle” destinés à lutter contre “l’extrémisme religieux“. Des enquêtes montrent que de nombreux détenus sont soumis à des travaux forcés dans des industries comme le textile, l’agriculture (coton, tomates) et l’électronique.

Plus généralement, en Chine, dans certaines industries, notamment l’électronique et le textile, les conditions de travail sont très difficiles : cadences élevées, logements en dortoirs, restrictions sur les pauses. La culture du “9-9-6” (9h-21h, 6 jours sur 7) est courante dans les entreprises technologiques. Les syndicats sont sous le contrôle du gouvernement via la Fédération nationale des syndicats de Chine (ACFTU), donc sans pouvoir.

Les petites et moyennes entreprises profitent peu de la mondialisation

La capacité des entreprises à tirer parti ou pas de l’ouverture des marchés dépend de plusieurs facteurs structurels : la taille de l’entreprise, son secteur d’activité, son positionnement technologique, son accès au financement, son intégration dans des réseaux productifs et sa capacité à s’insérer dans des chaînes de valeur mondiales. La distinction mobiles / immobiles proposée par Guillaume Vuillemey s’applique aux entreprises et recoupe assez fortement le critère de taille.245

Les plus petites entreprises, globalement plus exposées

Les travaux de l’OCDE246 montrent que la probabilité d’exporter, d’innover et de résister à la concurrence internationale augmente fortement avec la taille de l’entreprise. À l’échelle mondiale, très peu de TPE (très petites entreprises, moins de 10 salariés) exportent directement,  à la différence d’une majorité des grandes entreprises, les ETI (entreprise de taille intermédiaire) étant en situation intermédiaire.Si elles ne participent pas ou peu aux échanges internationaux, les TPE n’en sont pas moins particulièrement vulnérables aux effets indirects de la mondialisation : pression concurrentielle sur les prix, hausse des loyers et des coûts fonciers dans les zones attractives, accentuation de la fiscalité nationale et locale pesant sur les acteurs ancrés territorialement du fait des pertes de recettes liées à l’évasion fiscale des multinationales

Le rôle du secteur d’activité

Les entreprises nationales industrielles produisant des biens standardisés — comme le textile, l’ameublement ou des composants intermédiaires peu différenciés — ont été particulièrement exposées à la concurrence accrue des pays à bas salaires. Les travaux empiriques montrent qu’une intensification des importations en provenance de pays à bas salaires exerce une forte pression à la baisse sur les prix des produits manufacturés, ce qui se traduit par une réduction des marges et une sortie de certaines entreprises du marché. Par exemple, une étude parue en 2013247 couvrant 110 industries manufacturières en Europe montre qu’une hausse de 1% de la part de marché des importations de pays à bas salaires se traduit par une baisse des prix à la production en Europe d’environ 3% et une réduction notable de l’emploi manufacturier en raison de la fermeture des firmes les moins compétitives.

Dans les services, la situation est contrastée. Les services non échangeables (restauration, services à la personne, artisanat local) sont peu exposés directement au commerce international, mais subissent des effets indirects via la polarisation territoriale et la baisse du pouvoir d’achat dans les régions désindustrialisées. Par ailleurs, acteurs ancrés dans un territoire, elles subissent indirectement l’évasion fiscale des multinationales, qui fait peser sur les acteurs immobiles le poids de la fiscalité nationale.

À l’inverse, certaines PME de services (informatique, ingénierie, design, conseil) ont profité du développement et de la généralisation des outils numériques pour externaliser, dans des pays à bas salaires et/ou fiscalité plus intéressante, une partie de leurs activités.

L’intégration dans les chaînes de valeur mondiales : une opportunité ambivalente

Un nombre croissant de PME sont sous-traitantes intégrées dans des chaînes de valeur mondiales pilotées par de grandes entreprises multinationales. Cette intégration peut offrir des débouchés stables, un accès aux marchés internationaux et des transferts de technologies. Mais elle place souvent les PME dans une position de dépendance. Les donneurs d’ordre captent l’essentiel de la valeur ajoutée, imposent des contraintes fortes sur les prix, les délais et les normes, et peuvent relocaliser rapidement leurs commandes. De nombreuses PME industrielles se retrouvent ainsi enfermées dans des segments à faible valeur ajoutée, avec peu de capacité de montée en gamme.

Repenser la mondialisation

La mondialisation ne peut être comprise ni comme un jeu à somme nulle ni comme un processus uniformément bénéfique. Elle a permis à certaines nations de conforter (ou pour la Chine de reconquérir) leur puissance au niveau international. Elle a bénéficié à certains individus et entreprises (généralement les plus “mobiles”), mais elle a aussi produit des perdants durables, le plus souvent parmi les “immobiles”, dépendants d’un territoire, d’un secteur ou d’une ressource spécifique. Enfin, soulignons que la planète est également une des grandes perdantes de la mondialisation : celle-ci a en effet accéléré et amplifié l’exploitation des ressources naturelles et les pollutions (Voir l’Essentiel 6 sur les limites planétaires).

Comprendre les mécanismes à l’œuvre – économiques, sociaux, territoriaux et institutionnels248 – est une condition nécessaire pour repenser les politiques publiques. Sans redistribution, sans politique industrielle, sans gouvernance des ressources naturelles, les gains de la mondialisation sont concentrés, au détriment de la cohésion sociale et politique. Repenser la mondialisation, ce n’est pas nécessairement la refuser, mais chercher à en faire un processus plus équitable et plus soutenable.

La mondialisation a augmenté le pouvoir et les profits des multinationales

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, la mondialisation s’est accompagnée d’un accroissement de la puissance des multinationales (ou firmes multinationales, FMN).249

Les évolutions économiques et technologiques conjuguées à celles du cadre réglementaire et institutionnel ont renforcé le pouvoir de marché des acteurs dominants, prospérant sur l’affaiblissement des contre-pouvoirs (publics et société civile), voire sur la captation des réglementations publiques. Dans tous les secteurs, les marchés se concentrent.

À la tête de chaînes de valeur mondiales250 de plus en plus complexes, les multinationales profitent de la fragmentation croissante de la production pour localiser l’activité là où c’est le plus avantageux – c’est à dire, là où le droit du travail et la protection de l’environnement sont les plus faibles – et les profits là où ils sont le moins taxés. Le pouvoir de marché excessif des plus grands acteurs conduit à un capitalisme de rente. 

Les multinationales dominent le commerce international

Le poids des FMN dans le commerce mondial n’est pas un phénomène nouveau

Lors de la révolution industrielle, l’émergence des multinationales répond à deux besoins principaux : 

  • assurer l’approvisionnement des pays européens puis des États-Unis en produits exotiques (café, thé, fruits tropicaux, épices, pierres précieuses etc.) et en matières premières destinées à approvisionner l’industrie manufacturière (tissu pour l’industrie textile par exemple).
  • accroître la production pour profiter des économies d’échelle (voir encadré ci-dessous), et écouler les excédents quand la production dépasse les capacités d’absorption des marchés nationaux. C’est cette réalité que traduit l’idée, qu’avec la révolution industrielle, les pays occidentaux sont passés d’une économie d’approvisionnement à une économie d’écoulement.

Définition – Les économies d’échelle

On dit qu’une entreprise fait des économies d’échelle quand les coûts de production d’une unité supplémentaire d’un bien ou d’un service baissent à mesure que les volumes produits augmentent. Les rendements sont donc croissants.

Il existe deux grandes catégories de coûts de production : 

  • les coûts fixes sont nécessaires quel que soit le volume produit : ce sont pour l’essentiel les investissements (recherche et développement, études préalables, conception et design, construction des usines, acquisition des machines, publicité et marketing etc.) ;
  • les coûts variables dépendent des volumes produits (matières premières incluses dans le bien, énergie et eau consommées pendant le processus de production, salaires du personnel produisant le bien etc.)

Plus les coûts fixes sont élevés, plus les économies d’échelle peuvent être importantes : en augmentant la production, l’entreprise répartit les coûts fixes sur un nombre croissant d’unités jusqu’à ce qu’ils soient totalement amortis. À mesure que les volumes augmentent, le coût marginal (c’est-à-dire le coût de production d’une unité supplémentaire) diminue, et peut même devenir nul dans les secteurs où les coûts variables sont quasiment inexistants (les logiciels par exemple).251

Les économies d’échelle conduisent à la concentration des entreprises, c’est-à-dire à la réduction de leur nombre, voire à la constitution d’oligopole ou de monopole. Dans des secteurs comme l’automobile, l’aéronautique, l’industrie lourde ou encore le médicament, il faut non seulement être en capacité d’investir énormément, (donc avoir des soutiens financiers solides), mais aussi avoir accès à un marché suffisamment grand de consommateurs solvables pour écouler ses produits. Quand quelques entreprises sont installées sur un tel marché, se faire une place est particulièrement difficile pour un nouvel arrivant.

Les économies d’échelle sont également un moteur du développement des multinationales : dans les secteurs nécessitant des investissements initiaux très importants, les marchés nationaux peuvent être trop petits pour absorber la production permettant de rentabiliser lesdits investissements.

L’hypermondialisation a consacré la domination des FMN 

Les exportations mondiales sont aujourd’hui dominées par de très grandes entreprises, dont la plupart sont des [sociétés transnationales]. Les grandes entreprises sont devenues les acteurs les plus puissants du commerce international.

Rapport sur le commerce et développement 2018, CNUCED

Aujourd’hui, le commerce international se déroule principalement au sein de leurs réseaux de filiales, de partenaires contractuels, de prestataires et de fournisseurs extérieurs. Selon la CNUCED, les échanges impliquant les FMN représentaient en 2010 80% des échanges commerciaux (30% relevant des échanges intra groupe).

Exportation mondiale de biens et services détaillant l’implication des multinationales (2010)

Source : World Investment Report 2013 de la CNUCED (chap IV, figure IV.14 et Box IV.3)

Lecture : En 2010, les exportations internationales de biens et services s’élevaient à 19 billions de dollars (19000 milliards). Sur ce total, les échanges impliquant des FMN s’élevaient à 15 billions de dollars soit un peu moins de 80% des exportations mondiales. 33% (6,3 billions) relèvent des échanges entre les sociétés d’une même multinationale (échanges intra groupe), 12,5%252 relèvent de relations contractuelles entre une FMN et un sous-traitant ou fournisseur (NEM)253 et 33% relèvent de transactions de pleine concurrence (arm’s length trade) c’est-à-dire entre entités indépendantes et sur un pied d’égalité. 

Les marchés d’exportation sont très fortement concentrés, c’est-à-dire dominés par un petit nombre d’entreprises. 

Comme on peut le voir sur le graphique suivant, pour l’ensemble des pays considérés, en 2014, 57% des exportations nationales sont dues à seulement 1% des entreprises exportatrices.

Part moyenne des 1%, 5% et 25% d’exportateurs les plus importants dans les exportations nationales totales, 1997-2014

Graphiques : groupes de pays les plus exportateurs (top 1%, 5%, 25%) 1997-2014

Source : Rapport sur le commerce et développement 2018, Chapitre 2, CNUCED

Note : Calculs du secrétariat de la CNUCED, sur la base de l’Exporter Dynamics Database qui couvre les exportations de marchandises (hors produits pétroliers) de près de 70 pays (dont une quinzaine de pays développés) de 1997 à 2014. Voir la liste totale des pays.

Les pays du G20 inclus dans la base de données sont : l’Afrique du Sud, l’Allemagne, le Brésil, le Mexique et la Turquie. 

Enfin, cette très forte concentration des marchés s’accompagne d’une augmentation plus rapide des profits que des recettes en haut de l’échelle des multinationales. Cette évolution traduit la réussite de la stratégie de recherche de rente (voir partie suivante) qui accompagne l’accroissement du pouvoir de marché des acteurs. 

Les profits des plus grosses multinationales augmentent plus vite que leurs recettes

Tableau : chiffre d'affaires et bénéfices des 2000 plus grandes multinationales dans le monde 1996-2015

Source : Rapport sur le commerce et développement 2018, Chapitre 2, CNUCED

STN = sociétés transnationales (c’est un équivalent de FMN).

Lecture : Les recettes des 2000 premières FMN sont passées de 12 800 milliards de dollars en moyenne sur la période 1996-2000 à 36 800 pour la période 2011-2015, soit une multiplication par 2,8. Les bénéfices ont quant à eux été multipliés par 3,7.

L’accroissement du pouvoir de marché des multinationales et le développement d’un capitalisme de rente

À partir des années 1980, comme nous allons le voir, la conjonction entre certains facteurs économiques et technologiques et l’évolution favorable de l’environnement institutionnel et réglementaire particulièrement favorable aux multinationales, se traduit par l’accroissement du pouvoir de marché254 des multinationales.  

Elles ont ainsi pu mettre en œuvre des stratégies de maximisation de leurs rentes, reposant sur la multiplication des barrières à l’entrée de nouveaux acteurs, sur la mise en concurrence des États et des travailleurs, ainsi que sur l’externalisation des risques (voir partie 9.3). 

Les rentes se définissent comme les revenus qui sont tirés uniquement de la propriété et du contrôle d’actifs plutôt que d’une activité entrepreneuriale novatrice ou de l’utilisation productive du facteur travail.

CNUCED 2017

Au cœur de la recherche de rente : la financiarisation de l’économie

La financiarisation de l’économie, une des facettes de l’hypermondialisation, s’est manifestée par le pouvoir croissant des acteurs financiers (fonds d’investissements, gérants d’actifs, banques etc.) sur l’économie productive. Les travaux sur les réseaux mondiaux de propriété d’entreprises255 ont ainsi montré qu’un petit groupe de multinationales financières contrôle une part importante des plus grandes entreprises mondiales, formant ainsi une sorte de “super-entité” économique.

L’idée selon laquelle les entreprises auraient pour objet premier (voire unique) de maximiser les profits pour satisfaire les actionnaires et autres investisseurs financiers s’est ainsi de plus en plus traduite dans les pratiques de gouvernance, et donc dans la stratégie, des plus grandes entreprises (et par voie de conséquence sur leurs sous-traitants et fournisseurs). L’importance de la recherche de rente dans la stratégie des grandes entreprises en est l’une des conséquences. 

Les facteurs économiques et technologiques accroissant le pouvoir de marchés des grandes multinationales

La baisse drastique du coût des transports ainsi que l’émergence des technologies de l’information et de la communication ont largement contribué au développement des chaînes de valeur mondiales en réduisant les coûts et en facilitant la coordination de chaînes de production complexes impliquant de très nombreux acteurs.

Les secteurs de haute technologie ont gagné en importance dans les structures de production, or les économies d’échelle et les effets de réseaux (voir encadré) sont forts dans ces secteurs rendant l’entrée de nouveaux acteurs plus difficile. 

Définitions : barrière à l’entrée, économie d’échelle, effets de réseau

Économies d’échelle et effets de réseau sont deux phénomènes économiques qui confèrent une prime aux acteurs en place en rendant très difficile l’arrivée de nouveaux acteurs sur un marché donné. On parle de barrières à l’entrée. Si les économies d’échelle naissent avec la révolution industrielle, les effets de réseaux se manifestent surtout avec le développement des technologies de l’information et du numérique.

Comme expliqué dans l’encadré sur les économies d’échelle, quand les coûts fixes sont dominants dans une industrie, cela donne lieu à des économies d’échelle : les coûts de production d’une unité supplémentaire diminuent à mesure des quantités produites. Avec une telle structure de production, plus l’investissement initial nécessaire est important, plus les barrières à l’entrée sont fortes : un nouvel entrant doit à la fois trouver des financement très conséquents et conquérir rapidement des clients en nombre suffisant pour dégager une rentabilité. 

Les effets de réseau, aussi appelés “économie d’échelle du côté de la demande” désignent une situation où l’utilité d’un bien ou d’un service dépend du nombre de ses utilisateurs. C’est le cas dans de nombreuses technologies liées à l’information. Être seul à posséder un téléphone n’a pas grand intérêt ! Le développement de la plupart des plateformes numériques repose sur les effets réseaux. Le succès de Google, AirbnB, Uber, Facebook, Le Bon Coin, ou Amazon est lié à leur très grand nombre d’usagers (que ce soit des consommateurs, des vendeurs, ou des producteurs). Là aussi les entreprises en place disposent, pour des raisons évidentes, d’un net avantage sur les nouveaux entrants.

Les actifs incorporels (voir encadré ci-dessous) ont gagné en importance dans le bilan des entreprises.

Par définition ces actifs sont immatériels : ils peuvent donc être localisés n’importe où. Seule compte la localisation de l’entité qui les possède. Cette particularité constitue un instrument très puissant à la main des firmes multinationales pour arbitrer entre différentes juridictions : elle a grandement favorisé les pratiques d’évasion fiscales des FMN, les plaçant ainsi dans une situation plus favorable que leur concurrentes nationales (voir partie 9.3). 

De telles pratiques ne sont pas nouvelles comme le montre l’exemple pionnier de Nestlé : dès 1926, la multinationale établit sa filiale API dans le canton suisse de Glaris, à la fiscalité favorable et y localise ses brevets et marques. API fait ensuite payer de royalties pour leur usage aux filiales étrangères du groupe situé dans des pays à la fiscalité plus lourde.256 

Elles se sont cependant généralisées avec l’hypermondialisation.

Définition – Que sont les actifs incorporels ?

Dans le bilan d’une entreprise, on distingue trois types d’actifs immobilisés (c’est-à-dire ayant une valeur à long terme pour l’entreprise) :

  • les actifs corporels : ce sont des biens physiques (bâtiments, machines, véhicules, matériel informatique, terrains etc.) ;
  • les actifs financiers : actions ou obligations d’autres entreprises, créances, dépôts de garantie etc. ;
  • les actifs incorporels : ce sont des “biens” intangibles tels les droits de propriété intellectuelle (brevets, marques, droits d’auteurs, logiciels, bases de données clients, dessins industriels etc.), les fonds de commerce ou les droits au bail. Lorsqu’une entreprise prend des participations dans une autre, le goodwill257 est également intégré aux actifs incorporels.

Selon plusieurs travaux, les actifs incorporels représenteraient une part croissante de la valeur des entreprise : 90% de la valeur de marché des entreprises du S&P500 aujourd’hui contre moins de 20% dans les années 1970258.

Si ces chiffres traduisent une réalité, il sont cependant à nuancer. Ces travaux adoptent en effet une définition très large de ces actifs. Ils incorporent ainsi des notions telles que le “capital réputationnel” ou “organisationnel” de l’entreprise qui ne sont pas inscrites dans les comptes de l’entreprise.259

Les multinationales ont profité du succès des thèses néolibérales pour faire évoluer l’environnement institutionnel et politique en leur faveur

Le comportement des FMN est déterminé par les réglementations des juridictions au sein desquelles elles opèrent, ainsi que par leur capacité à façonner ces règles et à s’y adapter. 

Comme expliqué dans l’Essentiel 2, le tournant néolibéral des années 1980 s’est caractérisé par une évolutions des politiques publiques favorables aux multinationales : dérégulation financière, libre circulation des marchandises, des services et des capitaux, “flexibilisation” des marchés du travail, application laxiste puis déconstruction des lois antitrust260 qui ont justement pour objet d’éviter qu’une entreprise soit dominante sur un marché.

En donnant aux FMN d’importantes marges de manœuvre pour localiser leurs activités et leurs profits où elles le souhaitent, ces politiques ont renforcé leur pouvoir de négociation face aux États et aux syndicats et donc leur capacité à influer sur le contexte réglementaire à leur avantage, ce dont elles ne se privent pas, à grand renfort de lobby, de chantage à la délocalisation ou aux impacts négatifs qui ruisselleraient sur l’ensemble de l’économie si elles étaient trop “contraintes”. 

Le libre échange au service des multinationales

Dans les décennies qui suivent la Seconde Guerre mondiale, les négociations commerciales internationales menées dans un cadre multilatéral (celui du GATT menant à la création de l’OMC en 1995) visent surtout à réduire les droits de douanes. 

Déjà favorable aux multinationales, le champ de ces négociations s’élargit drastiquement à partir des années 1980 et sort du cadre multilatéral (donc devient nettement moins transparent). Le nombre d’accords de commerce bilatéraux ou régionaux explose261 et leur contenu évolue. Ils incluent de plus en plus de domaines : protection de la propriété intellectuelle (voir point suivant), ouverture des marchés de capitaux et protection des investissements, accès aux marchés publics, mesures sanitaires et phytosanitaires etc. Les accords spécifiquement dédiés à la protection des investisseurs se sont également multipliés. 

Comme le note la CNUCED, les multinationales “dont les sièges sont majoritairement situés dans les pays développés, se sont trouvées en position privilégiée pour influencer l’élaboration des règles et réorganiser de larges pans de la production mondiale, créant ainsi des possibilités d’étendre leurs stratégies de réduction des coûts à l’échelle mondiale.262 

Les multinationales tirent parti de cette évolution favorable des cadres réglementaires international et nationaux, pour renforcer leur pouvoir de marché :

  • manipulation du marché (et en particulier des prix) pour décourager ou empêcher l’entrée de nouvelles entreprises : c’est par exemple le cas d’Amazon dont la domination sur l’infrastructure de l’e-commerce (plateforme de marketing, logistique de livraison, service de paiement) lui permet de favoriser ses propres produits263 ;
  • utilisation stratégique des dispositions relatives à la Propriété intellectuelle (voir la partie ci-après) ;
  • rachat de petites entreprises innovantes pour s’approprier leurs innovations ou éliminer un concurrent potentiel (il existe de nombreux exemples dans le domaine du numérique ou de la recherche médicale) ; 
  • prédation du secteur public264 dans le cadre de marchés publics ou de grandes privatisations (qui ont souvent permis de consolider des positions d’acteurs déjà dominants ou de créer des monopoles privés265). 
Zoom sur l’usage anticoncurrentiel des droits de propriété intellectuelle (DPI)

Adopté en 1995, l’Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) établit des normes minimales de protection de la propriété intellectuelle que chaque État membre de l’OMC doit garantir aux autres. 

Six ans plus tard, la Déclaration de Doha marque la prise de conscience des dangers de régimes de protection de la PI trop stricts. Les signataires conviennent que l’Accord sur les ADPIC “ne devrait pas empêcher les Membres de prendre des mesures pour protéger la santé publique” et réaffirment les droits des pays à utiliser les flexibilité prévues dans l’accord à cet effet266

Définition – Droits de propriété intellectuelle (DPI)

Les DPI sont conférés à une personne (physique ou morale) pour protéger sa création intellectuelle, en lui donnant un droit exclusif sur l’utilisation de sa création pendant une certaine période. Ils relèvent de deux grandes catégories : 

  • les droits d’auteur pour les œuvres littéraires, artistiques et plus récemment numériques (logiciels, bases de données etc.) ;
  • la propriété industrielle pour les innovations (en particulier les inventions protégées par les brevets mais aussi les dessins et modèles industriels, les secrets commerciaux) et pour les signes distinctifs (marques, logos, indications géographiques).

Les DPI sur les innovations sont justifiés par la volonté de “protéger les résultats des investissements réalisés dans la mise au point de technologies nouvelles, de façon à encourager les activités de recherche-développement dans ce domaine et à donner les moyens de les financer“.267 Cette protection peut cependant s’effectuer au détriment d’intérêts publics plus larges et être instrumentalisés pour en faire un outil de maintien de position dominante et de rente.

Malgré la déclaration de Doha, le régime des DPI n’a fait que se renforcer. La plupart des accords de libre-échange conclus au cours des dernières décennies contiennent des dispositions de protection de la PI plus stricts que l’ADPIC : extension des obligations prévues (telle l’extension des brevets au-delà de 20 ans), restrictions sur l’utilisation des flexibilités, introduction de nouvelles mesures268. À cela s’ajoute un mouvement d’élargissement des DPI à de nouveaux domaines (brevet sur le vivant, méthodes financières et commerciales etc.)

Si dans les discours sur le commerce international, l’accent est mis sur la réduction des barrières tarifaires et non tarifaires aux échanges269, dans la réalité, la protection accrue de la PI pour laquelle militent les FMN augmente les obstacles immatériels à la concurrence. 

De nombreuses pratiques des grandes entreprises montrent en effet à quel point le régime des DPI est un outil au service de l’accroissement de leur pouvoir de marché270. On peut citer par exemple les “maquis de brevets271” ou le dépôt de “brevets bloquants272“. En sanctuarisant leur leadership technologique, ces pratiques permettent aux multinationales de tirer des rentes d’innovations sans avoir à se soucier de la concurrence. 

Non seulement la plupart des brevets ne servent à rien, mais ils ne servent pas du tout à protéger de véritables innovations. Ils font plutôt partie d’une course aux armements.

Michele Boldrin et David K. Levine (2013)273

Les multinationales mettent en concurrence les territoires

Si le développement des FMN a pu, au départ, obéir à une volonté de sécuriser les chaînes d’approvisionnement ou de produire au plus près des marchés, l’hypermondialisation change la donne. 

Comme vu précédemment, l’ouverture des marchés de biens et de capitaux, les avancées dans les domaines du transport et du numérique ainsi que le poids croissant des actifs incorporels dans l’économie, ont donné aux multinationales les moyens de fragmenter à l’extrême les chaînes de valeurs mondiales274

Elles peuvent ainsi localiser leurs activités et leurs profits dans les juridictions où c’est le plus avantageux, et minimiser les risques opérationnels et juridiques (voire s’en abstraire) en ayant recours à des sous-traitants. 

Au final, les FMN sont bien des “acteurs mobiles”.275 De plus en plus déconnectées des territoires dans lesquels elles opèrent, elles tirent d’importants bénéfices de la mondialisation sans assumer les conséquences humaines et écologiques de leurs activités.

Localiser l’activité là où c’est le plus avantageux : mettre les États et les travailleurs en concurrence

Les multinationales divisent leur activité en plus petits segments (liés à la conception, la production, la commercialisation) afin de les localiser là où c’est le plus avantageux. L’objectif premier n’est plus tant de produire sur un territoire, ou de sécuriser un approvisionnement mais de tirer partie des différences entre les pays. Elles choisissent ainsi leurs implantations selon divers facteurs : intérêt commercial ou industriel, stabilité politique et réglementaire, coût de la main d’œuvre, de l’énergie, niveau des prélèvements sociaux et fiscaux, des aides publiques éventuelles, qualité des infrastructures, rigueur et application des normes, etc. 

Par ailleurs, la structure juridique extrêmement complexe des FMN ainsi que la localisation des actifs incorporels est bien plus guidée par des arbitrages entre juridictions (notamment sur le plan réglementaire et fiscal) que par des objectifs opérationnels liés à la production (voir encadré ci-dessous).

Les multinationales ont des structures juridiques extrêmement complexes

Les multinationales sont organisées sous forme de réseaux d’entités détenues directement ou indirectement par la société mère via des participations au capital. Chaque filiale est une entité économique indépendante soumises aux lois du pays où elle est implantée.

Schéma illustrant la structure d'une entreprise multinationale américaine (société non-financière)

Source : Chapitre VII du Rapport sur le commerce et le développement 2022, CNUCED ; voir aussi Richard Phillips, Hannah Petersen & Ronen Palan, Group subsidiaries, tax minimization and offshore financial centres: Mapping organizational structures to establish the “inbetweener” advantage, Journal of International Business Policy, 2021.

La société mère peut investir soit directement dans une filiale à l’étranger soit indirectement, en faisant transiter l’investissement par une (ou plusieurs) filiales situées dans un (ou plusieurs) pays tiers. Plus compliqué, l’investissement indirect permet de choisir les règles applicables à l’investissement. La société mère peut, par exemple, profiter d’un accord commercial régional avantageux pour établir un intermédiaire dans la juridiction la plus favorable de cet accord.

La possibilité pour les multinationales de délocaliser leurs activités (et de déplacer presque à volonté leurs actifs incorporels) leur permet de mettre les États en concurrence, ce qui conduit à une course au moins disant fiscal, social et environnemental. La baisse continue des taux d’impôt sur les sociétés partout dans le monde depuis les années 1980 en constitue un bon exemple. 

Les multinationales sont en mesure de peser sur l‘élaboration des politiques économiques. Du fait de leur poids économique, financier, du nombre d’emplois qu’elles représentent et de leur capacité à financer des lobbyistes, elles sont souvent dominantes dans les instances patronales dont elles influencent fortement les revendications. Il peut en résulter des évolutions législatives ou réglementaires qui sont favorables aux multinationales mais pas forcément aux territoires concernés, que ce soit en termes d’emploi, d’infrastructure, de services publics et bien sûr d’environnement. 

Les ETI/PME/TPE ont beaucoup moins de moyens humains et financiers pour faire valoir leurs intérêts. Elles sont plus dépendantes des territoires et sensibles aux sanctions qu’elles pourraient subir de la part de l’administration ou du politique.

Enfin, quand elles ont des projets d’implantation, les multinationales peuvent mettre en compétition des territoires. Sensibles à ces projets sources potentielles d’emplois et de revitalisation économique, les élus nationaux et locaux sont souvent prêts à faire de gros efforts pour attirer les entreprises. La panoplie est vaste. Près de 2 300 dispositifs publics bénéficient aux entreprises en France276 sous forme de subventions, garanties financières, prises de participation, exonérations fiscales et sociales, et qui existent pour chaque étape de la vie d’une entreprise : création et reprise, développement et difficultés. 

Limiter les risques et se soustraire à ses responsabilités 

L’internationalisation des sociétés et la fragmentation des chaînes de valeur permet aux FMN d’externaliser les activités qui génèrent le moins de valeur ajoutée ou qui comprennent le plus de risques. 

En transférant des pans entiers de leur activité vers des fournisseurs et sous-traitants, elles remplacent des liens de propriété par des liens contractuels. Elles réduisent leurs coûts fixes et leurs investissements et font peser sur d’autres les coûts et risques liés aux fluctuations de leur carnet de commande. 

Dans le domaine pharmaceutique, par exemple, les multinationales sous-traitent de plus en plus la recherche et ses aléas, ce qui ne les empêchent pas de tirer profit des réussites. C’est le cas de Pfizer qui est copropriétaire des brevets mis au point par BioNTech, une start-up créée par Ugur Sahin et Ozlem Türecci, inventeurs du vaccin à ARN-messager, ayant bénéficié de l’aide de l’État allemand (à hauteur de 375 millions d’euros) et de la Commission européenne (à hauteur de 100 millions d’euros277). Sans avoir couru les risques liés à la recherche, l’entreprise va bénéficier d’une manne extraordinaire278 pendant 20 ans.

L’externalisation d’une partie des tâches liées à la production permet également de réduire les coûts en mettant en concurrence les fournisseurs sans assumer les difficultés et les risques liés à la gestion des salariés. Apple avait 164 000 employés en 2024 (pour un chiffre d’affaires de 391 milliards de dollars, soit plus de 2 millions d’euros par employé, ce qui est considérable). Les iphones étant fabriqués par la gigantesque entreprise taïwanaise Foxconn (1,2 millions de salariés), Apple n’est pas concernée juridiquement par les questions sociales et environnementales liées à leur production. NVIDIA, le géant des puces GPU utilisées pour l’IA générative, a dépassé les 4000 milliards de dollars de valorisation en 2025 pour un chiffre d’affaires estimé à 125 milliards de dollars et seulement 36 000 salariés.279 

Les problèmes posés par la contradiction entre le pouvoir qu’exerce les FMN sur leur chaîne de valeur -notamment en exigeant des prix bas- et l’absence de responsabilité juridique quant aux conditions de travail ou aux impacts environnementaux de leurs fournisseurs ont été mis en évidence par de nombreux scandales. L’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh en avril 2013, qui a fait plus de 1100 morts et deux fois plus de blessés280 est l’un des exemples les plus emblématiques, car il a conduit à des avancées en matière de responsabilité des multinationales (voir encadré). Ce bâtiment abritait plusieurs ateliers de confection, employant au total environ 5000 personnes, travaillant pour diverses marques internationales de vêtements. 

L’épopée du devoir de vigilance

 Le devoir de vigilance vise à renforcer la responsabilité des entreprises donneuses d’ordre sur les risques sociaux et environnementaux liés aux activités des entreprises évoluant sur l’ensemble de leur chaîne de valeur. Il a fait l’objet de plusieurs législations ou projets de législations dans le monde.

En France, la loi sur le devoir de vigilance de 2017 impose aux sociétés mères281 de publier un “plan de vigilance” pour identifier et prévenir “les atteintes graves envers les droits humains et les libertés fondamentales, la santé et la sécurité des personnes ainsi que l’environnement” résultant de leur activité, et de celles de leur filiales, de leurs sous traitants et de leur fournisseurs. 

Même si l’obligation reste limitée à la publication d’un plan de vigilance, cela constitue une porte d’entrée pour permettre aux victimes de saisir la justice en cas d’accident. 

L’Union européenne s’est également dotée en avril 2024 d’une directive (dite CS3D) sur le devoir de vigilance européen. Le texte, initialement assez ambitieux, a été revu à la baisse en 2025 et 2026. Cette évolution s’inscrit dans le puissant mouvement de dérégulation environnementale, sous prétexte de “simplification” qui a suivi le renouvellement du Parlement européen en 2024 et la nomination de la seconde Commission von der Leyen. Le calendrier d’application a été repoussé à 2029 (au lieu de 2027) et le périmètre d’application, initialement assez large, ne concerne plus désormais que les très grandes entreprises282. En cas de manquement, les entreprises seront responsables devant les juridictions nationales (et non plus européennes). L’obligation pour les entreprises d’adopter et de mettre en œuvre un plan de transition pour l’atténuation du changement climatique a été supprimée. La dimension extra-territoriale de la directive (le fait qu’elle s’applique aux entreprises non européennes opérant en Europe) qui constituait l’une de ses avancées intéressantes a été maintenue.

Notons, enfin, que l’absence de responsabilité juridique ne se limite pas à la chaîne de sous-traitants mais est valable également au sein même des multinationales. En raison du principe de la responsabilité limitée de l’actionnaire283, les maisons-mères ne peuvent être tenues financièrement responsables des activités de leurs filiales284 y compris lorsqu’elles en détiennent 100 % de leur capital. 

C’est ainsi que malgré l’ampleur de la catastrophe de Bhopal en 1984, et de ses conséquences humaines, Union Carbide n’a subi qu’une sanction financière mineure. Son PDG, Warren Anderson, n’a jamais été inquiété. Dow Chemical qui a racheté Union Carbide pour 11 milliards de dollars en 2001 a toujours refusé d’assumer la moindre responsabilité dans cette affaire. On peut citer aussi, parmi de multiples exemples à travers le monde, le cas des activités pétrolières de Shell au Niger ou celles de Chevron dans la région amazonienne de l’Équateur285.

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Le commerce international est utile mais ne peut constituer un objectif en soi

L’accroissement des échanges internationaux de biens et de services apparaît systématiquement comme un objectif supérieur et légitime des politiques publiques. Pourtant, si le commerce est utile, il est important de rappeler qu’il doit être mis au service de l’intérêt général des populations. 

À quoi sert le commerce ? 

Vu d’un pays donné, le commerce international a deux vocations.

Acquérir des biens et services nécessités (ou désirés) par la population nationale

Deux cas se présentent. 

  • Soit ces biens et services sont absents du territoire – ou insuffisamment disponibles. C’est le cas pour les matières premières. Par exemple, la France n’a pas de pétrole, ni de gaz, et manque de nombreux métaux et minerais, ainsi que de certains produits agricoles (comme le café, le chocolat ou encore les fruits exotiques). C’est aussi le cas de certains produits manufacturés qui n’ont jamais été produits ou alors de manière limitée dans le pays. La France, et plus largement l’Europe, interviennent par exemple très peu dans la fabrication des biens numériques (ordinateurs, smartphones, semi-conducteurs, etc.)
  • Soit ils sont “produits moins cher286” ailleurs ; c’est ainsi que la Chine est devenue “l’usine du monde” en produisant dans presque tous les domaines des produits moins chers que ceux fabriqués en Occident. 
Trouver des débouchés à des productions nationales 

Des entreprises peuvent chercher à développer leurs ventes au-delà de leur pays d’origine. C’est particulièrement le cas dans les secteurs où les économies d’échelle287 sont importantes : le marché intérieur d’un seul pays, s’il n’est pas gigantesque comme la Chine, les États-Unis, la Russie, l’Inde ou le Brésil, ne peut absorber les volumes de production nécessaires pour amortir les investissements.

Ce premier pas (vendre à l’étranger) conduit à en faire un deuxième (produire à l’étranger). C’est ainsi que les multinationales installent dans des pays tiers des capacités de production (ou des services) pour écouler leur production directement sur le marché du pays en question. Cette logique des entreprises multinationales n’est pas nécessairement alignée avec l’intérêt et la logique du commerce international de leur pays d’origine.

Avec la révolution industrielle, les économies occidentales sont passées d’une économie d’approvisionnement à une “économie d‘écoulement”

Jusque-là en effet, la production suffisait à peine à nourrir une population largement agricole (la dernière famine en Europe date de la fin du XIXe siècle). L’importation de produits était surtout à destination d’une infime minorité (d’aristocrates et de grands bourgeois). L’exportation hors Europe pendant le Moyen-Age concernait principalement les textiles. Les produits échangés au sein de l’Europe étaient plus variés288

À partir du XIXe siècle, c’est une nouvelle question qui se pose avec la multiplication des crises de surproduction du fait de la puissance des machines289. Les industriels sont confrontés à des problèmes de débouchés290. De là, naît le marketing291 (à la fin du XIXe siècle) et le développement de la publicité, qui est progressivement passée de l’objectif d’information (faire connaître les produits) à celui de persuasion (faire acheter les produits). 

Ce besoin de trouver des débouchés à des produits fabriqués en masse est un déterminant essentiel du commerce international à partir du XIXe siècle ainsi que des conflits qui en résultent (du fait des compétitions entre acteurs et pays pour les débouchés). 

Les colonisations européennes donnent aussi accès aux Européens à des ressources qui deviennent progressivement critiques. L’Inde, par exemple, dominée par les Anglais dès le début du XVIIe siècle leur a fourni divers produits292. Du caoutchouc est importé d’Asie du Sud-Est (Indonésie et Malaisie) et d’Afrique à partir de la fin du XIXe siècle, avec l’émergence puis le développement de l’industrie automobile. Des épices et produits alimentaires sont importés des tropiques : café, sucre, cacao, thé. Et des métaux précieux et stratégiquescomme l’or (Amérique du Sud, Afrique du Sud) l’argent (Amérique du Sud), l’étain (Malaisie, Indonésie, Bolivie). 

Il en résulte aussi des stratégies économiques nouvelles articulant des enjeux économiques et commerciaux et des enjeux de puissance. Le commerce international devient une composante de la mondialisation où les économies des pays n’obéissent plus à une pure logique de satisfactions de besoins.

Source : C’est François Perroux qui, dans son livre Économie et société (PUF, 1960), introduit la distinction entre société d’approvisionnement et société d’écoulement.

Équilibrer les importations et les exportations ?

Au niveau macroéconomique, on pourrait penser qu’un pays ne peut a priori pas durablement importer plus de biens et services qu’il n’en exporte, mais ce n’est pas toujours vrai. La balance des paiements293, un document clef de la comptabilité nationale, a précisément pour but de montrer comment le déficit des transactions courantes294 d’un pays peut être financé. Cela peut se faire par :

Les États-Unis, dont le déficit commercial croissant depuis 30 ans a atteint 100 milliards de dollars en 2024, constituent un cas particulier. Le statut particulier du dollar, depuis la Seconde Guerre mondiale, les abritent de tout risque de refus de paiement de la part des exportateurs vers les USA. Pour mieux comprendre le lien entre monnaie et commerce, voir l’Essentiel 4.

Le commerce ne peut constituer une fin en soi

Le commerce permet ainsi de recourir à une forme de mutualisation de la production et de la vente entre différents pays, que ce soit pour acquérir les produits qui ne sont pas disponibles sur le sol national, ou écouler les marchandises excédentaires sur des marchés extérieurs.

L’enjeu, comme presque toujours en économie, est de maintenir le curseur à un niveau acceptable.

Éviter de devenir dépendant de certains produits stratégiques

La pandémie de COVID et l’invasion de l’Ukraine ont clairement mis en évidence certaines des dépendances européennes. Les citoyens de l’UE ont ainsi découvert que les masques chirurgicaux ou des médicaments aussi banals que le paracétamol étaient fabriqués en Chine ou en Inde, ce qui a créé la pénurie lors des premiers mois de la crise sanitaire. L’invasion de l’Ukraine a mis en évidence les risques de dépendre de pays non démocratiques pour l’énergie : l’Union européenne importe plus de 70% de l’énergie qu’elle consomme. On peut également citer de nombreuses autres matières premières critiques, telles les terres rares. Utilisées pour les technologies de la transition écologique (en particulier les batteries) l’industrie numérique, l’armement, la chaîne de valeur de ces métaux est entièrement dominée par la Chine qui en fait une arme stratégique dans les rapports de force internationaux295

Lutter contre le dumping social et environnemental

Présenté comme un moyen bénéfique par essence, le commerce international est souvent un instrument visant à augmenter la puissance des acteurs privés. En particulier, le discours récurrent en France et en Europe sur la nécessité pour les entreprises que l’espace européen soit favorable à leur compétitivité (en limitant les contraintes sociales et environnementales) reflète d’abord l’intérêt des multinationales. Certes, celles-ci créent des emplois, mais ça n’est pas leur préoccupation première, et leur lien avec les territoires est faible. En mettant en compétition les États ou les régions, ces entreprises cherchent à éviter d’assumer leurs responsabilités sociales et environnementales.

Considérer le circuit économique dans son ensemble 

L’achat de produits moins chers est certes favorable aux consommateurs mais ne l’est pas aux producteurs et à leurs employés. Si le consommateur préfère acheter un jouet “made in China“, il donne du travail (et transfère des devises) en Chine. La généralisation de ce comportement est problématique : les productions nationales, comme l’emploi induit, vont baisser, le chômage augmenter et les gains réalisés sur les achats par le consommateur vont être en partie contrebalancés par des hausses des impôts et taxes et/ou par la perte de services publics. 

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Idées reçues

Le libre-échange serait un antidote à la guerre et un gage de prospérité

Depuis Montesquieu, la notion de commerce comme facteur de paix s’est installée dans l’imaginaire collectif. Dans L’Esprit des lois (1748), le philosophe écrivait que “l’effet naturel du commerce est de porter à la paix“, suggérant que l’interdépendance économique entre sociétés pourrait limiter les conflits armés. Un siècle plus tard, Kant formule l’idée d’une “paix perpétuelle296“, partiellement fondée sur les échanges commerciaux entre États.

Ce mythe s’est transformé en dogme contemporain : les institutions internationales comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale avancent que l’ouverture commerciale favorise simultanément la stabilité internationale et la prospérité économique. Les gouvernements des pays développés, y compris au sein de l’Union européenne (championne des accords de libre-échange), reprennent ce récit. Les médias l’amplifient en associant mondialisation et progrès.

Avec le second mandat de Donald Trump et sa revendication brutale de la guerre commerciale dans l’intérêt unilatéral de son pays, ce discours a encore pris de la vigueur. De plus en plus d’analystes et commentateurs opposent le monde libéral et ouvert qui dominait jusqu’alors au monde de guerre économique et d’impérialisme actuel. Nous allons voir ici à quel point cette vision est trompeuse. Les périodes d’échange commercial intense ont pu cohabiter avec la guerre, et la mondialisation n’a bien évidemment pas fait disparaître la violence des rapports de force économiques, même s’ils étaient moins visibles. 

Le mythe du “doux commerce”

Le commerce comme vecteur de paix et de prospérité

Le commerce a longtemps été présenté comme un mécanisme naturel de pacification. Montesquieu et Kant voyaient dans les échanges économiques un moyen de limiter la violence, en liant les fortunes et en rendant la guerre coûteuse. Au XIXe siècle, la doctrine libérale anglaise renforça cette idée : les importations et exportations créeraient une interdépendance telle qu’aucun État n’aurait intérêt à rompre la paix.

L’Union européenne s’est construite autour de l’idée que l’intégration économique entre pays historiquement rivaux — France et Allemagne en tête — rendrait la guerre “économiquement insensée“. C’est ce que Robert Schuman a déclaré en 1950 dans son discours proposant la création d’une communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) : “La solidarité de production qui sera ainsi nouée manifestera que toute guerre entre la France et l’Allemagne devient non seulement impensable, mais matériellement impossible“. 

S’il est avéré que la paix entre ces pays est installée depuis 80 ans, cela ne prouve en rien la généralité du propos… 

Cette vision est également au cœur du logiciel des institutions internationales comme l’exprime très clairement l’OMC dans son Rapport sur le commerce mondial 2023

Le Rapport sur le commerce mondial de cette année examine les avantages de l’intégration dans le commerce mondial ainsi que les risques liés à la fragmentation. Il montre que le commerce s’est révélé être une source de sécurité et de paix, un vecteur de réduction de la pauvreté et un outil essentiel pour lutter contre les changements climatiques. 

Rapport sur le commerce mondial 2023, OMC

La justification théorique : la guerre aurait un coût économique trop élevé

Depuis la théorie des avantages comparatifs énoncée par Ricardo en 1817, les économistes ont avancé de nombreux arguments pour justifier la supériorité économique du libre échange sur d’autres formes d’organisation du commerce. Comme nous l’expliquons dans l’Idée reçue 5, ces arguments sont largement contestables. Nous nous concentrons ici sur celui qui avance que le commerce empêcherait la guerre en rendant son coût trop élevé.

Dans son plaidoyer Vers la paix perpétuelle (1795), Emmanuel Kant avance le même argument que Montesquieu. Selon lui, les nations auraient intérêt à entretenir des échanges économiques, car la guerre interromprait les profits qui en découlent : “Les nations civilisées, quand elles se livrent les unes aux autres à des échanges commerciaux, ne peuvent manquer de conserver la paix.297” L’idée centrale est que l’interdépendance économique incite à résoudre pacifiquement les conflits. Toutefois, Kant souligne que le commerce ne suffit pas à garantir la paix : il ne peut jouer ce rôle que dans le cadre d’institutions républicaines stables et d’une fédération d’États libres.

Un argument moderne prolonge la logique kantienne : plus un pays est intégré aux marchés mondiaux et plus sa classe moyenne consommatrice de biens importés est nombreuse, plus la guerre devient coûteuse. Plusieurs travaux298 tentent de montrer que le commerce et l’interdépendance économique, surtout quand ils sont associés à un régime démocratique, peuvent réduire la probabilité de conflit en augmentant les coûts économiques et politiques d’une guerre. 

Cependant, comme on va le voir dans la partie suivante, l’histoire démontre que cet effet n’est ni automatique ni universel. Le commerce peut créer des incitations à la prudence, mais il ne suffit pas à empêcher les conflits lorsque d’autres logiques stratégiques ou politiques prévalent. C’est d’autant plus vrai dans un contexte d’ouverture commerciale généralisée : si le commerce bilatéral augmente le coût d’opportunité d’un conflit et en diminue donc les risques, c’est en revanche nettement moins le cas du commerce multilatéral. Si un conflit s’installe avec un pays partenaire, avoir de nombreux autres partenaires commerciaux peut permettre de compenser les pertes résultant du conflit. 

L’épreuve des faits : les contre-exemples historiques

Les liens commerciaux n’ont pas empêché les conflits majeurs

L’histoire fourmille d’exemples montrant que l’intégration commerciale n’est pas nécessairement synonyme de paix.

Avant la guerre de 1870-1871, qui opposa la France à la Prusse et conduisit à la chute du Second Empire français et à l’unification allemande, les deux puissances entretenaient des liens économiques significatifs. En 1862, à la suite du traité de libre-échange entre la France et l’Angleterre, la France signe avec la Prusse et les États allemands du Zollverein un accord commercial299 qui réduisait les barrières douanières et favorisait les échanges industriels et agricoles entre les deux pays. L’objectif officiel était de stimuler le commerce, d’accroître la prospérité mutuelle et, implicitement, de contribuer à la stabilité politique en rendant la guerre moins “rationnelle” économiquement.

Malgré ce traité et l’interdépendance économique croissante, les tensions politiques et diplomatiques ont conduit à la guerre. Le commerce n’a pas suffi à empêcher la mobilisation militaire. 

La logique se répète quelques décennies plus tard. À l’aube de la Première Guerre mondiale, les grandes puissances européennes étaient étroitement liées économiquement. Mais cela n’a pas empêché le déclenchement du conflit. Certains historiens ont même plutôt plaidé pour la thèse inverse300, selon laquelle le conflit s’expliquerait par l’enjeu de domination économique… La réalité est probablement plus complexe, mais il n’en reste pas moins que l’intégration commerciale n’a pas empêché la guerre contrairement à la thèse du “doux commerce”.

La volonté de libéraliser le commerce a parfois été le moteur de conflits violents

Les exemples suivants illustrent une réalité souvent occultée : le libre-échange, lorsqu’il est asymétrique, peut être imposé par la violence et servir d’outil de domination impériale. La libéralisation du commerce s’est parfois faite “à la canonnière” et donc sans ambiguïté sur sa finalité. 

Les guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860) 

Ces conflits qui ont opposé l’Angleterre et la Chine en constituent l’un des exemples emblématiques. Loin de favoriser la paix, le commerce fut ici la cause directe de la guerre, révélant que les échanges internationaux ne sont pas neutres mais profondément liés aux rapports de force politiques et militaires.

Au début du XIXᵉ siècle, la Chine des Qing limitait strictement le commerce avec les Occidentaux, autorisé principalement dans le port de Canton. Les Britanniques importaient massivement du thé, de la soie et de la porcelaine, ce qui provoquait un important déficit commercial pour la Compagnie britannique des Indes orientales. Pour rééquilibrer leurs échanges, ils développèrent la vente d’opium produit en Inde et introduit en contrebande en Chine, malgré son interdiction. Face aux ravages sociaux et économiques causés par cette drogue, l’empire chinois tenta de réprimer ce commerce. Face à cette politique de restriction commerciale, le Royaume-Uni choisit la voie militaire afin de défendre ses intérêts économiques et de maintenir un commerce extrêmement lucratif. 

La première guerre de l’opium (1839-1842) se conclut par le traité de Nankin (1842, qui imposa à la Chine l’ouverture forcée de ports, la cession de Hong Kong et l’instauration de droits de douane favorables aux puissances occidentales. La seconde guerre (1856-1860) accentua encore cette logique de contrainte, élargissant les privilèges commerciaux et renforçant l’ingérence étrangère. Ce furent de véritables guerres, impliquant des opérations militaires, des bombardements de villes et des pertes humaines importantes (se comptant en dizaines de milliers de morts), principalement du côté chinois. En Chine, elles aggravèrent l’addiction à l’opium, désorganisèrent la vie économique et sociale et affaiblirent durablement l’État chinois. 

La colonisation et l’ouverture forcée des économies africaines au commerce international

À travers la colonisation, les puissances européennes ont intégré (à grand renfort de massacres, d’accaparement de terres et de ressources, d’esclavage et de pillage culturel301) de vastes régions du continent africain dans les circuits du commerce mondial. Elles ont imposé des échanges asymétriques : exportation de matières premières et importation de produits manufacturés européens. Cette spécialisation contrainte a progressivement détruit des activités agricoles, artisanales et industrielles locales, notamment dans le textile et la métallurgie, privant de nombreux territoires de leur autonomie économique.

Cette désorganisation économique s’est accompagnée de tensions sociales, de résistances armées et de conflits internes302, souvent exacerbés par les administrations coloniales elles-mêmes. Loin de produire la prospérité et la stabilité promises, cette ouverture commerciale imposée a contribué à fragiliser durablement les structures économiques et politiques locales, créant des économies dépendantes et vulnérables. 

Les conséquences de l’ouverture des frontières sur l’autonomie alimentaire des pays du sud 

En Afrique de l’Ouest, notamment au Sénégal et dans les territoires environnants, l’intégration au commerce mondial des arachides (cacahouète) à la fin du XIXᵉ siècle constitue un exemple révélateur303. Les autorités coloniales ont encouragé – parfois imposé – la spécialisation agricole au détriment des cultures vivrières locales, afin de répondre aux besoins de l’industrie européenne. Cette transformation rapide des structures agricoles a rendu les économies locales extrêmement dépendantes des fluctuations des prix mondiaux. Lorsque, dans les années 1880, les cours des arachides chutèrent, les conséquences furent immédiates : appauvrissement des populations, insécurité alimentaire, migrations forcées et tensions sociales accrues. Cette dépendance commerciale fragilisa durablement les sociétés locales et alimenta des résistances à l’ordre colonial. Ici encore, le commerce international, loin d’apporter stabilité et prospérité, fut un facteur de vulnérabilité économique et de déséquilibres sociaux profonds.

Un siècle plus tard, de nombreux pays en développement se sont faits imposer l’ouverture des frontières notamment dans le cadre du consensus de Washington304 qui a guidé les interventions du FMI à partir des années 1980. Le bilan de ces interventions est discuté au sein de la communauté des économistes. L’une des difficultés de fond pour faire cette évaluation, c’est que les tenants de la vision néolibérale prônant ce consensus l’opposent souvent à une politique publique fortement interventionniste, nationaliste au plan économique et sans contrôle de la dépense publique305. Dès lors, les comparaisons sont biaisées en ne prenant pas en compte la troisième voie intermédiaire que constituerait une ouverture sélective.

Les conséquences subies par un certain nombre de pays en matière d’autonomie alimentaire sont bien documentées : destruction des filières vivrières locales face aux produits agricoles subventionnés des économies développées, concentration sur les cultures d’exportation (cacao, café, fleurs, coton…) au détriment de la sécurité alimentaire, augmentation de la dépendance vis-à-vis des marchés extérieurs, appauvrissement des petits paysans et exode rural vers les villes ou à l’étranger.

Cela a été le cas, par exemple, de la filière avicole ghanéenne, autrefois capable de satisfaire une grande partie de la demande locale, qui a subi un affaiblissement marqué au début des années 2000, lorsque les importations de volailles bon marché ont rapidement dépassé la production domestique. Cette situation a été accentuée par l’ouverture commerciale qui a exposé les producteurs locaux à une concurrence défavorable de produits importés jusqu’à 30‑40 % moins chers. Selon une étude sur l’industrie avicole ghanéenne306, un des principaux freins à la croissance de la production locale est précisément “le manque de protection de l’industrie naissante par le gouvernement ghanéen, conduisant à une concurrence déloyale avec des produits importés peu chers“. 

Cela a également été le cas d’Haïti qui, sous la pression du FMI, a réduit ses droits de douane sur le riz de 150% à 50% au début des années 1990, puis à 3% en 1995. Cette ouverture a conduit à une inondation du marché haïtien par du riz subventionné des États-Unis, provoquant l’effondrement de la production locale307 et mettant fin à l’autosuffisance du pays en la matière308

Même dans les pays promoteurs du libre échange, la mondialisation a fait des dégâts

Comme nous l’expliquons dans l’Essentiel 8, la mondialisation a fait des gagnants et des perdants, y compris dans les pays développés, largement promoteurs du libre-échange. 

Les 30 dernières années en Europe et aux États-Unis se caractérisent par une désindustrialisation accélérée. L’ouverture commerciale rapide, combinée à l’intégration de nouvelles économies à bas coûts de production dans le commerce mondial, dont bien sûr, en premier lieu, la Chine, a entraîné la délocalisation de secteurs industriels entiers (textile, chaussures de sport, jouets, composants électroniques…). Si cette évolution a permis une baisse des prix pour les consommateurs et une augmentation globale des échanges, elle a aussi provoqué des pertes massives d’emplois industriels, une fragilisation des classes moyennes et un sentiment de déclassement durable dans de nombreuses régions.

Ces déséquilibres économiques ont nourri des tensions sociales internes, une défiance accrue envers les institutions et, à terme, une instabilité politique visible. Aux États-Unis comme en Europe, plusieurs études309 montrent que les régions les plus exposées à la concurrence internationale ont été particulièrement sensibles à la montée du populisme et de l’extrême-droite. Le libre-échange, loin de produire mécaniquement la prospérité et la stabilité, a ainsi contribué à des fractures internes profondes, qui se traduisent par des tensions politiques durables et un affaiblissement de la cohésion sociale, pouvant à terme influencer les relations internationales elles-mêmes.

Le libre-échange triomphant et les rapports de force persistants

Depuis le début des années 2020, les discours opposant d’un côté un ordre international libéral fondé sur des règles, de l’autre la résurgence des tensions géopolitiques globales et de la guerre économique se multiplient. 

C’est oublier un peu vite que les tensions actuelles ne sont pas nées de nulle part. L’objet du libre-échange étant d’éliminer les barrières au commerce, il organise en réalité la “libre” compétition de tous contre tous. En cela, il favorise les acteurs les plus puissants puisque tous les États et toutes les entreprises ne sont pas entrées dans la compétition avec les mêmes atouts et forces. Par ailleurs, l’existence de règles ne garantit aucunement qu’elles soient équitables – ni qu’elles soient respectées, comme le montrent les nombreuses entorses aux règles internationales du commerce par l’administration Trump, sans même parler des innombrables violations du droit international à travers l’Histoire. Ces règles sont le résultat des rapports de force au moment de leur adoption, et retranscrivent, au moins en partie, les intérêts des acteurs dominants, à savoir les États les plus puissants et les multinationales. 

Loin de constituer le parangon de la coopération économique et sociale, le libre échange peut reposer sur la domination et devenir un facteur de guerre économique et de tensions géopolitiques et sociales comme on l’a vu ci-avant. 

C’est ce qu’a exprimé le premier ministre canadien Mark Carney, dans son discours au forum de Davos en janvier 2026 où il conteste la vision naïve (ou cynique) d’un ordre libéral apaisé et met en évidence le réveil brutal d’une partie de ceux qui en ont profité jusqu’alors.

Pendant des décennies, des pays comme le Canada ont prospéré grâce à ce que nous appelions l’ordre international fondé sur des règles. Nous avons adhéré à ses institutions, vanté ses principes et profité de sa prévisibilité. Grâce à sa protection, nous avons pu mettre en œuvre des politiques étrangères fondées sur des valeurs. 

Nous savions que l’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était en partie fausse. Que les plus puissants y dérogeraient lorsque cela leur convenait. Que les règles entourant les échanges commerciaux étaient appliquées de manière asymétrique. Et que le droit international était appliqué avec plus ou moins de rigueur selon l’identité de l’accusé ou de la victime.

Mark Carney, discours à Davos, 2026

De nouvelles formes de domination économique

Si le commerce mondial s’est considérablement accru au cours des dernières décennies, il n’a nullement effacé les rapports de force entre États et avec les multinationales. Il les a au contraire reconfigurés, en produisant de nouvelles formes d’asymétries et de dépendances. Loin d’un espace d’échanges égalitaires, le commerce international contemporain demeure structuré par des hiérarchies économiques durables.

Une répartition inégale de la valeur ajoutée

Certaines régions du monde se spécialisent dans des segments à faible valeur ajoutée – extraction de matières premières, agriculture d’exportation, assemblage industriel – tandis que d’autres concentrent les étapes les plus stratégiques : conception, innovation technologique, finance, logistique et commercialisation. 

Comme expliqué dans l’Idée reçue 3, les exportations de ressources naturelles (peu ou pas transformées) représentent entre la moitié et les trois quart de la valeur des exportations des économies en développement sur la période 1995-2024. En Afrique, de nombreuses économies restent encore largement dépendantes de l’exportation de matières premières ou d’énergie fossile (minerais, cacao, café, pétrole, gaz), héritage direct de la colonisation. Cette dépendance expose ces pays à la volatilité des prix mondiaux et limite leur capacité à monter en gamme industrielle310.

Des pays émergents comme le Vietnam ou le Cambodge (électronique et textile), le Mexique (avec les usines “maquiladoras” pour le marché américain), l’Inde (pour la production de génériques pharmaceutiques ou de composants électroniques, avec une valeur ajoutée locale limitée), le Bangladesh ou l’Éthiopie (dans le textile) sont devenus des plateformes d’assemblage de biens manufacturés destinés aux marchés occidentaux, captant une part très limitée de la valeur finale des produits. 

À l’inverse, les pays développés conservent la maîtrise des technologies, des marques et des réseaux de distribution, accaparant l’essentiel des profits. Notons de plus que, comme expliqué dans l’Essentiel 9, au sein des pays développés la mondialisation a largement bénéficié aux multinationales et à leurs actionnaires. L’actualité donne régulièrement des exemples montrant à quel point ces acteurs sont devenus puissants jusqu’à mettre les États en concurrence (sur le plan fiscal, social et environnemental) voire à imposer leurs agendas aux gouvernements (en particulier dans les pays les moins riches). 

L’interdépendance économique comme moyen de pression

Au cours des deux dernières décennies, une série de crises – financière, sanitaire, énergétique et géopolitique – a mis en évidence les risques d’une intégration mondiale extrême. Plus récemment, les grandes puissances ont commencé à recourir à l’intégration économique comme moyen de pression. Aux droits de douane comme levier. À l’infrastructure financière comme moyen de coercition. Aux chaînes d’approvisionnement comme vulnérabilités à exploiter. Il est impossible de “vivre dans le mensonge” d’un avantage mutuel grâce à l’intégration lorsque celle-ci devient la source de votre subordination.

Mark Carney, discours à Davos, 2026

Comme l’explique très clairement Mark Carney, l’intégration économique internationale peut être facteur de dépendance et utilisée comme moyen de pression sur d’autres nations.

Dans un article paru en 2025311, les chercheurs Henry Farrell et Abraham Newman étudient comment les réseaux économiques globaux (financiers, logistiques, technologiques) peuvent être instrumentalisés pour devenir des armes. C’est ce qu’ils appellent “l’interdépendance instrumentalisée”. Ils expliquent comment l’État qui contrôle un “hub stratégique”, c’est-à-dire un nœud ou point clef d’un réseau clef peut exercer des pressions sur les acteurs qui ont besoin de passer par ce hub. C’est ce que font les États-Unis avec leur domination dans le domaine des systèmes de paiement (SWIFT en particulier), des grandes plateformes numériques et plus récemment des semi-conducteurs. Du côté de la Chine, c’est via la maîtrise de la chaîne de valeur des métaux stratégiques, et en particulier des terres rares que cette domination s’exprime. L’usage de la puissance et de l’intégration économique pour faire pression sur d’autres nations n’est pas nouvelle comme en témoigne l’extraterritorialité des règles américaines312. La principale nouveauté réside dans le fait d’affirmer cette pression officiellement et de l’utiliser de façon généralisée comme le fait l’administration Trump. 

Ainsi, loin de favoriser un développement équilibré, le libre-échange tend ainsi à figer certaines économies dans des rôles subalternes, tout en renforçant la position dominante des puissances industrielles et financières. Comme nous l’expliquons dans l’Idée reçue 2, sur le protectionnisme, les pays d’Asie, Chine en tête, qui ont réussi à tirer parti de la mondialisation l’ont fait sans jouer le jeu du libre échange.

Le libre-échange n’est donc pas neutre : il reproduit et transforme les rapports de domination économique. Il favorise certaines puissances, en maintient d’autres dans des positions subordonnées, et crée de nouvelles vulnérabilités, notamment en matière d’emploi, de souveraineté industrielle et de stabilité sociale.

Le libre échange n’est pas neutre : il est mis au service d’intérêts géopolitiques

L’interprétation la plus répandue identifie la mondialisation à l’extension du pouvoir (et de la porosité) des marchés et à l’accélération de l’évolution technologique. Elle emploie le langage du “libre-échange” pour promouvoir l’idée d’un monde harmonieux (gagnant-gagnant) gouverné par des règles claires et une concurrence accrue. Mais en fait, l’hypermondialisation a autant à voir avec les profits et la mobilité du capital qu’avec les prix et les téléphones mobiles, et elle s’accomplit sous la conduite de grandes entreprises qui occupent des positions de plus en plus dominantes sur les marchés. 

Rapport sur le commerce et le développement 2018 de la CNUCED

Contrairement au discours libéral qui présente le marché comme un mécanisme autonome et neutre, le commerce n’est jamais un processus purement économique. Il est toujours encadré, orienté et parfois instrumentalisé par des stratégies politiques et géopolitiques. L’appel au libre-échange est, d’autre part, très souvent un discours hypocrite voire mensonger. Il peut coexister avec des mesures protectionnistes, ou ne s’appliquer que lorsque cette ouverture sert les intérêts de ceux qui la promeuvent. 

La promotion du libre échange par les multinationales au motif qu’il permettrait d’atteindre un “level playing field” en constitue un bon exemple. 

Le libre échange ne conduit pas à un “level playing field”

Le libre-échange est souvent présenté comme le moyen de parvenir à un “level playing field” (ou “terrain de jeu plat”) c’est-à-dire à un environnement dans lequel toutes les entreprises d’un marché donné seraient soumises exactement aux mêmes règles partout dans le monde et bénéficieraient ainsi de la même capacité à être compétitives. Cette revendication régulière des multinationales permettrait de bénéficier d’une concurrence “libre et non faussée”, donc sans distorsion et d’assurer ainsi le maximum d’efficacité économique. 

Cet horizon idéal du libre-échange apparaît au mieux comme un vœu pieu, au pire comme une escroquerie intellectuelle. Vouloir uniformiser les normes et réglementations partout sur la planète revient à affirmer que les peuples n’ont pas le droit de maintenir des différences culturelles  ; c’est oublier que les différentes situations nationales sont le résultat de l’Histoire qui a créé de fortes disparités entre pays, par exemple en termes d’infrastructures, d’éducation, de capacités de développement. L’exemple de l’Union européenne est frappant à ce sujet. Elle a instauré une libre circulation des marchandises et des capitaux très largement effective, la mobilité des travailleurs et surtout des services demeurant partielle et encadrée par de nombreuses réglementations nationales. Mais l’absence d’harmonisation fiscale, sociale et environnementale ne fait pas de l’Union un espace de concurrence vraiment équitable.

 Notons, enfin,  que les multinationales elles-mêmes promeuvent des règles protectrices de leur pouvoir de marché, notamment dans le domaine technologique avec les droits de propriété intellectuelle

Dans les faits, les grandes puissances économiques pratiquent un libre-échange sélectif. Elles le prônent lorsqu’il leur est favorable, mais recourent au protectionnisme dès que leurs intérêts stratégiques sont menacés. Les politiques industrielles, les subventions publiques, les normes techniques ou environnementales et les contrôles à l’exportation : autant d’outils politiques dissimulés derrière le langage du marché. La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, marquée par des hausses de droits de douane et des restrictions sur les technologies sensibles, illustre clairement cette instrumentalisation du commerce.

Dans le monde africain, cette dimension politique du commerce est également visible. Les accords commerciaux conclus entre l’Union européenne et plusieurs pays africains (les APE, accords de partenariat économique) ont souvent été critiqués313 pour leur asymétrie : ouverture rapide des marchés africains à des produits subventionnés européens314, fragilisation des agricultures locales et limitation des marges de manœuvre industrielles. Le commerce devient alors un levier d’influence, plutôt qu’un simple échange mutuellement bénéfique.

Ces exemples montrent que le marché n’est pas un arbitre neutre. L’ouverture commerciale peut être concomitante de sanctions économiques, de dépendances stratégiques ou de normes imposées. Les conflits économiques contemporains révèlent ainsi que le commerce n’est pas un antidote à la guerre, mais peut devenir un champ de bataille supplémentaire, où s’expriment des rapports de force politiques et stratégiques.

Souligner cette hypocrisie ne revient pas à plaider pour un protectionnisme défensif ni à défendre un libre-échange “pur” séparé des enjeux de puissance – séparation qui n’existe pas dans la réalité. Il s’agit plutôt d’appeler à une conception plus lucide, plus réaliste et plus équitable du commerce international, située entre le protectionnisme de repli et le libre-échange agressif.

Penser le commerce dans une vision globale

La critique faite ici du dogme du libre-échange ne conduit pas à rejeter le commerce international, mais à abandonner le discours irénique qui en fait soit un vecteur de paix et de prospérité, en contraste avec une pratique qui vise en fait d’autres buts moins avouables. 

Il apparaît en effet évident que la prospérité ne peut résulter automatiquement des ( ou être uniquement dictée par les) “lois” du marché mondial ; elle repose aussi sur des politiques écologiques, sociales, éducatives et industrielles adaptées aux contextes locaux. Penser le commerce comme un instrument parmi d’autres, plutôt que comme un gage universel de paix, est une condition nécessaire pour une mondialisation durable et équitable.

Le protectionnisme serait défavorable au développement économique

Le protectionnisme a mauvaise presse chez la majorité des économistes, favorables au libre-échange. Synonyme d’inefficacité économique, il serait également source de conflit, voire pourrait mener au chaos.

La philosophie du protectionnisme est une philosophie de guerre.

Ludwig von Mises, 1949 

Le second mandat Trump, qui mêle guerre commerciale et agressivité géopolitique, semble donner corps à cette affirmation. Nous avons vu dans l’Idée reçue 1, que le libre échange n’est pas nécessairement un facteur de paix. Nous nous concentrons donc ici sur la dimension économique. 

Qu’est-ce que le protectionnisme ?

Le terme protectionnisme désigne un ensemble de mesures prises par un État dans le but de protéger les entreprises nationales de la concurrence étrangère et ainsi de favoriser la production domestique, préserver l’emploi, réduire le déficit commercial et la dépendance à l’égard de l’étranger. 

Souvent assimilé à la mise en place de droits de douane, le protectionnisme recouvre en réalité de très nombreuses mesures : restrictions quantitatives (quotas, licences, interdictions), mesures de prix (par exemple, taxes à l’importation autres que droits de douane), contrôle des investissement entrants, restrictions à l’import motivées par des enjeux écologiques, sociaux ou sanitaires, subventions aux entreprises nationales pour améliorer leur compétitivité vis-à-vis des firmes étrangères. À ces mesures “protectrices”, s’ajoutent également des mesures visant à favoriser les exportations : subvention à l’export, ou au contraire limitation des exportations de produits stratégiques315, contrôle des investissements réalisés à l’étranger (pour éviter le transfert technologique) etc. 

Cette liste hétéroclite, dont les différentes mesures sont souvent regroupées sous l’appellation de restrictions tarifaires et non tarifaires aux échanges316, appelle plusieurs commentaires. 

  • Le protectionnisme est défini par défaut : toute mesure qui fait obstacle au libre échange est taxée de protectionnistes. En conséquence, d’une part des mesures à l’objet très différent sont regroupées sous un même terme connoté négativement et le champ du protectionnisme est potentiellement infini puisque toute régulations nationales peut être inclus. 
  • On peut, ainsi, être assez choqué du fait que les mesures sanitaires et environnementales soient taxées de protectionnistes. Cela montre la puissance idéologique du dogme libre-échangiste, et la hiérarchie qu’il institue. Les vertus du libre-échange seraient, selon ce dogme, plus importantes que le respect de la santé des humains et des écosystèmes. 
  • Alors que les droits de propriété intellectuelle317 (brevets etc.) sont listés parmi les barrières non tarifaires aux échanges, ils ont paradoxalement fait l’objet d’une protection très importante, que ce soit dans les accords de l’OMC ou dans de nombreux accords de libre échange bilatéraux ou régionaux. On voit là aussi s’affirmer une hiérarchie où la protection de la propriété intellectuelle est placée très haut, car elle permettrait de protéger et donc de stimuler l’innovation. C’est d’autant plus ironique quand on sait, comme on l’a vu dans la partie sur les multinationales, que les DPI sont souvent utilisés pour maintenir les rentes des plus gros acteurs.
  • La TVA n’est pas comptée parmi les mesures protectionnistes alors qu’elle est défavorable aux importateurs et favorable aux exportateurs. Cette absence a été mise en lumière début 2025 par Donald Trump (qui a demandé aux Européens de la supprimer). 
  • Cette liste ne comporte pas non plus un autre levier clairement protectionniste : le maintien d’une monnaie sous-évaluée, ce qui renchérit les importations et rend moins chères les exportations.

Le protectionnisme monétaire

Le protectionnisme monétaire pour un pays consiste à maintenir sa monnaie à un niveau dévalué pour soutenir la compétitivité de ses entreprises à l’exportation.
Voici quelques exemples notables :
La Chine a longtemps été accusée de sous-évaluer sa monnaie (le renminbi) pour stimuler ses exportations. Entre les années 1990 et le début des années 2010, Pékin a maintenu un contrôle strict sur le taux de change318, empêchant une appréciation trop forte de sa monnaie malgré d’importants excédents commerciaux319. Cela a conduit à des tensions avec les États-Unis. Elles ont été fortement mise en lumière par Donald Trump Trump lors de son premier mandat 320. Aujourd’hui, la monnaie chinoise est toujours considérée comme significativement sous-évaluée.321

Le Japon a été accusé dans les années 1980 et 1990, d’intervenir sur le marché des changes322 pour éviter une appréciation excessive du yen, ce qui aurait nui à ses exportations. En août 1985, le taux de change était d’environ 240 yens pour 1 dollar323. Les économistes et institutions estimaient que le taux de change “d’équilibre” se situait plutôt à moins de 200 yens (voire moins de 150) pour 1 dollar324. Les accords de Plazza, signé en septembre 1985 par les États-Unis, le Japon, l’Allemagne de l’Ouest (RFA), le Royaume-Uni et la France ont conduit à sa réévaluation : fin 1986, il s’établissait à environ 160 yens pour 1 dollar. Cette réévaluation a eu un effet récessif au Japon. La Banque centrale du Japon, en réaction, baissa fortement les taux d’intérêt, entraînant la création d’une bulle immobilière qui explosa en 2011. La politique économique menée par Shinzo Abe, premier ministre de 2012 à 2020, (“l’Abenomics”) a notamment reposé sur une dévaluation du yen via des politiques monétaires très accommodantes de la Banque du Japon.

L’Allemagne, à la création de l’euro, a bénéficié, comparativement à d’autres pays européens, d’un euro dont la valeur était inférieure à celle qu’aurait probablement eue le mark allemand s’il avait été maintenu seul. Cette situation a offert à l’économie allemande un avantage compétitif au sein de la zone euro, en particulier face aux pays du Sud de l’Europe, pour lesquels, en outre, un euro relativement fort (par rapport au reste du monde) a pesé sur leur compétitivité.

Les Dragons asiatiques (Hong Kong, Singapour, Taïwan et la Corée du Sud) ont aussi eu recours à des stratégies de sous-évaluation monétaire, à partir des années 1960, et plus nettement dans les années 1970, durant leur phase d’industrialisation accélérée orientée vers les exportations.

Critiques et défauts observés du protectionnisme

Arguments économiques contre le protectionnisme

Comme expliqué dans l’Idée reçue 5, les arguments des économistes tentant de démontrer la supériorité du libre échange sont peu concluants. Il ne faudrait pas, cependant, en déduire, à l’inverse, que le protectionnisme aurait toutes les vertus. 

Le protectionnisme peut se révéler doublement préjudiciable. 

C’est le cas quand les États adoptent des mesures protectionnistes sous la pression de lobbys ne voulant pas s’exposer à la concurrence internationale. Cela conduit à maintenir “artificiellement” des situations de rente, préjudiciables à l’efficacité économique. Dit autrement, le protectionnisme limite les progrès de productivité325 en empêchant les entreprises nationales de se confronter à d’autres entreprises ayant des coûts de production moins élevés. Comme expliqué à l’Essentiel 9.2.3, les droits de propriété intellectuelle sont souvent utilisés par les multinationales pour augmenter leur pouvoir de marché et préserver leur rente. 

Par ailleurs, la mise en place de mesures protectionnistes peut provoquer la hausse des prix des produits concernés et donc être un facteur d’inflation, pouvant se répercuter sur l’ensemble de l’économie si les biens concernés sont largement utilisés (comme l’énergie). L’effet inflationniste n’est cependant pas systématique. La hausse des droits de douanes peut être compensée par une baisse des marges des entreprises le long de la chaîne de valeur qu’il s’agisse de l’exportateur, de l’importateur, du distributeur ou des entreprises de la chaîne logistique. Cette baisse des marges peut cependant, elle aussi, avoir des conséquences en limitant leurs capacité d’investissement, ou en réduisant leur trésorerie. 

Conséquences négatives du protectionnisme : exemples concrets

Dans les années 1950–1980, de nombreux pays d’Amérique latine ont adopté des politiques de substitution aux importations pour réduire leur dépendance vis-à-vis des biens industriels importés et stimuler la création d’industries locales. Ce modèle, inspiré par les travaux d’économistes structuralistes tels que l’Argentin Raúl Prebisch, visait à encourager la production intérieure par des droits de douane élevés, des quotas d’importation et des contrôles étroits du commerce.

L’objectif était de permettre à des industries naissantes de se développer à l’abri de la concurrence étrangère, mais ces mesures protectionnistes se sont souvent révélées source d’inefficacités économiques. Privées de pression concurrentielle, de nombreuses entreprises domestiques n’avaient pas d’incitation suffisante à innover ou à améliorer leur productivité, ce qui s’est traduit par des coûts de production élevés et des produits de qualité relativement faible par rapport à ceux disponibles à l’étranger.

Un exemple notable est celui de l’industrie automobile en Argentine326. Des droits de douane élevés et des exigences de contenu local ont été mis en place pour développer un secteur national de production de véhicules. Si l’industrie a effectivement grandi dans les années 1960 et 1970, cette politique a aussi généré une charge importante sur la balance des paiements327 en raison de la nécessité d’importer des pièces et composants, et n’a pas atteint un niveau de compétitivité internationale suffisant.

Les effets négatifs des politiques de substitution à l’importation ne se sont pas limités à l’industrie manufacturière. Dans plusieurs pays, les mesures protectionnistes ont été couplées en interne avec un contrôle administratif des prix pour limiter leurs effets inflationnistes. Résultat : des pénuries, l’essor de marchés noirs et une perte de confiance dans la monnaie nationale – des conséquences documentées pour différentes économies latino-américaines.

Malgré le développement de certaines industries locales, ces tentatives de soutenir l’industrialisation nationale n’a pas éliminé la dépendance à l’égard des technologies et des équipements importés. Dans des pays comme le Brésil, l’effort industriel intense s’est accompagné d’un besoin continu d’importer des biens d’équipement et des intrants technologiques, ce qui a contribué au creusement des déficits commerciaux328.

Pour financer ces politiques et compenser les déséquilibres extérieurs, plusieurs pays ont eu recours à l’endettement extérieur. La hausse des taux directeurs étatsuniens à la fin des années 1970 par le président de la Fed, Paul Volker, fit de cet endettement massif l’un des facteurs majeurs de la crise de la dette latino-américaine du début des années 1980, qui a plongé l’ensemble de la région dans une décennie de stagnation économique et de pressions macroéconomiques sévères.

De nombreux économistes ont défendu le protectionnisme

Dès le début, le protectionnisme est vu comme un outil de souveraineté

L’économiste allemand Friedrich List (1789-1846), dans Le Système national d’économie politique (1841), critique l’universalisme du libre-échange britannique et défend une stratégie de protection temporaire, le temps que les entreprises naissantes se développent et acquièrent le savoir-faire nécessaire pour faire face à leurs concurrentes étrangères. L’américain Henry Charles Carey (1793-1879) développe une argumentation convergente dans The Past, the Present, and the Future (1848), en soutenant que le protectionnisme favoriserait à la fois l’industrialisation, la hausse des salaires et la cohésion sociale. 

Les débats récents sur le libre-échange portent principalement sur la question de la désindustrialisation et de la perte de souveraineté, questions qui étaient précisément au centre de l’argumentation de List et Carey. 

Les critiques de grands économistes du XXe sur le libre échange

John Maynard Keynes s’est opposé au libre-échange dès les années 1930, en notant que les pays en déficit commercial voyaient leur économie s’affaiblir alors que les pays excédentaires s’enrichissaient aux dépens des autres. Il prônait des taxes sur les importations en provenance des pays excédentaires, pour éviter les déséquilibres commerciaux329 et était favorable à un certain degré d’autosuffisance économique pour chaque nation330.

L’économiste Dani Rodrik, un des spécialistes reconnus du commerce international, critique la vision trop libérale du commerce. Dès 1998331, il met en avant les inégalités croissantes liées à la mondialisation ainsi que les pertes économiques pour certaines catégories de travailleurs. Il défend l’idée que les gouvernements doivent accompagner l’ouverture commerciale par des politiques sociales et industrielles adaptées. 

Dans The Globalization Paradox paru en 2011, il développe son concept du “trilemme politique de la mondialisation” selon lequel il est impossible de concilier simultanément démocratie, souveraineté nationale et mondialisation. Il prône une mondialisation plus modérée et respectueuse des spécificités nationales. En 2017332, il critique le dogme du libre-échange et plaide pour une politique économique plus pragmatique, qui combine ouverture commerciale et protections adaptées pour les travailleurs et les entreprises nationales. Il critique les zélateurs de la mondialisation, pour s’être livrés à de la mauvaise science économique et avoir ignoré les nuances propres à la discipline qui auraient dû inspirer la prudence. Il plaide pour une économie mondiale pluraliste où les États-nations conserveraient suffisamment d’autonomie pour élaborer leur propre contrat social et développer des stratégies économiques à la mesure de leurs besoins.

Paul Krugman, d’abord très promoteur du libre échange, a, dans les années 2000-2010, nuancé sa position en reconnaissant que la mondialisation pouvait avoir des effets négatifs sur les travailleurs des pays développés. 

On ne peut plus affirmer sans risque que l’impact du commerce sur la répartition des revenus dans les pays riches est relativement mineur.” 

Paul Krugman, 2007333

Il a notamment mis en avant les conséquences des délocalisations vers la Chine et les pertes d’emplois industriels aux États-Unis. Il a admis que le commerce international pouvait creuser les inégalités et nécessitait des politiques d’accompagnement (redistribution, formation, protection sociale).

Joseph Stiglitz, “prix Nobel” d’économie334, critique la mondialisation et les inégalités qu’elle engendre. Dans le livre La grande désillusion (2003), il critique le rôle du FMI et de la Banque mondiale dans l’imposition de politiques de libéralisation aux pays en développement.

James Kenneth Galbraith335 insiste sur les effets néfastes du libre-échange sur l’emploi et les inégalités, notamment aux États-Unis et défend des politiques économiques plus interventionnistes pour protéger les travailleurs. 

De nombreux pays ont mis en place, de manière efficace, des mesures protectionnistes

Si on a vu précédemment que les politiques protectionnistes pouvaient avoir des impacts négatifs pour les pays les ayant mis en œuvre, il existe également de nombreux exemples historiques du contraire. Dans son livre, Une brève histoire de l’égalité (2021), Thomas Piketty relève que le protectionnisme “a joué un rôle central non seulement dans la montée en puissance de l’Europe, mais également dans la quasi-totalité des expériences réussies de développement économiques dans l’histoire”336. Il cite ainsi l’Angleterre au XVIIe et XVIIIe siècles, les Etats-Unis dès leur indépendance, la France et l’Allemagne au XIXe siècle, le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, la Chine dans la seconde moitié du XXe siècle (à des périodes différentes).

Dans l’histoire économique européenne, le protectionnisme a de loin constitué la norme

Ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle, avec l’abandon des Corn Laws337 en 1846 en Angleterre, que le libre-échange acquiert ses premières lettres de noblesse, sans pour autant s’imposer universellement. Il ne deviendra la “pensée dominante” en matière de commerce international qu’après la Seconde Guerre mondiale. 

L’historien de l’économie Paul Bairoch338, en analysant le XIXe et le début du XXe siècle, montre que l’histoire économique n’est pas celle d’un libre-échange constant et dominant. Le protectionnisme était la norme pour de nombreux pays industrialisés et il était souvent corrélé à des phases de croissance, tandis que les périodes de libéralisation commerciale étaient des exceptions. Il souligne que les pays qui se sont industrialisés avec succès aux XIXe et XXe siècles (comme les États-Unis ou l’Allemagne) l’ont souvent fait sous des politiques protectionnistes, mettant en place des droits de douane pour protéger leurs industries naissantes. À l’inverse, les pays contraints au libre-échange (notamment les colonies) ont vu leur développement industriel freiné ou empêché. Il souligne aussi que la Grande-Bretagne ne s’est pas industrialisée dans un contexte de libre-échange, mais sous un régime fortement protectionniste, et qu’elle n’a adopté le libre-échange qu’une fois sa suprématie industrielle acquise. Cette stratégie correspond à une logique déjà dénoncée au XIXᵉ siècle par Friedrich List, cité plus haut, selon laquelle les pays dominants promeuvent le libre-échange lorsqu’il sert leurs intérêts, tout en l’ayant refusé durant leur propre phase de rattrapage. 

Ces travaux ont été étayés par ceux d’autres économistes. Ainsi, dans son ouvrage Kicking Away the Ladder (2002)339, Ha-Joon Chang, professeur à Cambridge, montre comment les pays développés ont utilisé des politiques protectionnistes pour se développer, avant de faire pression sur les pays en développement pour qu’ils s’ouvrent au libre-échange. Dans le même esprit, Erik Reinert, dans son livre How Rich Countries Got Rich… and Why Poor Countries Stay Poor (2007), soutient que les pays riches se sont développés grâce à des politiques interventionnistes, et non par le libre-échange.

Protectionnisme et mercantilisme

L’une des variantes du protectionnisme est le mercantilisme, doctrine dominante en Europe du XVIe au XVIIIe siècle, qui repose sur l’idée que la richesse d’une nation se mesure à l’accumulation de métaux précieux (notamment l’or et l’argent), souvent obtenus par le biais d’une balance commerciale excédentaire. 

Pour atteindre cet objectif, les États adoptaient des mesures protectionnistes, pour favoriser les exportations et réduire les importations, afin de faire entrer plus d’or et d’argent dans le pays telles que :

  • des droits de douane élevés sur les produits importés pour décourager la consommation de biens étrangers ;
  • des subventions aux exportations pour stimuler la production nationale destinée à l’étranger ;
  • des restrictions à l’importation de produits de luxe ou jugés non essentiels ;
  • le soutien aux manufactures nationales pour favoriser l’autosuffisance.

Ce mercantilisme est daté : il a prospéré dans un monde où prédominait l’économie d’approvisionnement, la principale préoccupation pour un pays étant alors de se procurer les biens considérés comme essentiels par le pouvoir en place.

Le “néomercantilisme” pratiqué par les dragons asiatiques (dans les années 1960 à 1990) et la Chine (à partir de la “révolution” menée par Deng Xiaoping, en 1978) a ajouté à cet arsenal la gestion du taux de change et le contrôle des investissements étrangers et à l’étranger. Il se situe dans une autre perspective, celle d’une économie d’écoulement où la principale préoccupation n’est plus l’approvisionnement mais la nécessité de trouver des débouchés pour écouler une production excédentaire.

La domination idéologique des tenants du libre échange n’a pas empêché les politiques protectionnistes

Malgré le primas du libre échange qui s’impose à l’issue de la Seconde Guerre mondiale dans les discours économiques et les négociations commerciales internationales, de nombreux pays occidentaux ont mis en place des politiques protectionnistes. Celles-ci sont motivées par des objectifs de politiques industrielles ou par la volonté de protéger des secteurs stratégiques et vulnérables à la compétition internationale. 

Le marché automobile aux États-Unis

Dans les années 1980, les États-Unis ont, par exemple, mené une politique protectionniste dans le secteur automobile pour faire face à la pénétration des voitures japonaises. 

Part de marché des voitures de marques japonaises aux États-Unis 1968 – 2020

Graphique - Évolution des ventes de voitures japonaises (importées et produites localement) aux États-Unis 1968 - 2020

Source : The Chinese challenge to the European automotive industry, Allianz Research, 2023.

Lecture : en 2020, la part de marché des voitures japonaises aux États-Unis est d’environ 27%. Environ deux tiers de ces véhicules sont produits sur le sol américain, le reste étant importé.

À la suite des crises pétrolières et de l’adoption du Clean Air Act de 1970, les voitures japonaises, plus petites et moins consommatrices de carburant, ont rencontré davantage de succès auprès des consommateurs américains. Elles sont ainsi passées de 3% des immatriculations américaines dans les années 1970 à 20% en 1980. Dans le même temps, le nombre d’emplois dans le secteur a diminué de 1,1 million en 1979 à 650 000 en 1982. 

Pour faire face à cette concurrence, l’administration américaine a mis en place en 1981 des quotas à l’importation. Les constructeurs japonais ont alors ouvert des usines pour produire directement sur le sol américain. Ils ont ainsi continué à gagner des parts de marché, mais la production sur le sol américain (et donc l’emploi lié) a progressivement augmenté jusqu’à constituer environ deux tiers des ventes. 

La production agricole en Suisse

La Suisse protège fortement son agriculture pour maintenir une activité qui ne serait évidemment pas compétitive du fait de sa géographie. Elle applique un système de tarifs douaniers agricoles élevés. Selon l’OCDE340, le taux moyen des droits de douane appliqués aux importations agricoles est bien supérieur à celui des produits non agricoles (28,5% en 2023 pour l’ensemble, avec des tarifs beaucoup plus élevés sur certains produits comme les produits laitiers ou la viande). En outre, les exploitations agricoles (un peu moins de 50 000 installées sur environ 1 million d’hectares341) sont subventionnées par la Confédération, à hauteur d’environ 4 milliards d’euros en 2022342

Ces politiques protectionnistes ont permis de maintenir le secteur agricole national. Il serait désormais nécessaire qu’elles évoluent pour prendre davantage en compte les enjeux écologiques comme l’indique un rapport du Sustainable Development Solutions Network Switzerland publié en 2023343 : “La sécurité alimentaire est menacée. Les guerres, les pandémies, le changement climatique et l’appauvrissement de la biodiversité mettent également en péril l’approvisionnement de la Suisse.

Le protectionnisme sélectif et évolutif qui a permis le décollage de la Chine

À la fin des années 1970, Deng Xiaoping engage la Chine dans une transformation économique profonde et spectaculaire344. Cette mutation s’est appuyée sur un protectionnisme stratégique et progressif, destiné à construire un solide appareil productif national, ce dernier étant, dans de nombreux cas, très inefficace. L’une des premières mesures prises a consisté à créer des zones économiques spéciales (Shenzhen, Zhuzai, Xiamen et Shantou) où les investissements étrangers étaient autorisés mais strictement encadrés. Les entreprises étrangères devaient souvent s’associer à des partenaires locaux sous forme de co-entreprises, favorisant ainsi les transferts de technologies et de savoir-faire. L’accès au marché chinois était conditionné à des exigences de production locale, à des quotas et à des obligations de contenu national. Les prix pratiqués à l’export étaient délibérément extrêmement bas (ce dumping étant bien une forme de protectionnisme). Des barrières tarifaires et non tarifaires protégeaient les industries naissantes.

Parallèlement, l’État a maintenu un contrôle étroit sur son système financier. Les grandes banques sont restées publiques, orientant le crédit vers des secteurs jugés stratégiques : sidérurgie, énergie, télécommunications, puis plus tard électronique, automobile et technologies numériques. Le yuan, particulièrement dans les années 1990 et 2000, a été maintenu à un niveau relativement bas par rapport au dollar (voir l’encadré sur le protectionnisme monétaire).

Même après l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce en 2001, Pékin a conservé des instruments de politique industrielle. Les subventions publiques, l’accès privilégié au foncier et aux marchés publics, ainsi que la planification à travers les plans quinquennaux ont permis de faire émerger de grands champions nationaux. Plus récemment, le programme “Made in China 2025” illustre cette volonté de monter en gamme tout en réduisant la dépendance technologique vis-à-vis de l’étranger.

Ainsi, le développement chinois n’a pas du tout résulté d’une politique de libre-échange mais au contraire d’un protectionnisme sélectif et évolutif. L’ouverture a été réelle, mais pilotée par l’État, qui a combiné intégration mondiale et défense méthodique de ses intérêts industriels.

L’exposition trop rapide à la concurrence internationale a fait des dégâts sociaux et économiques considérables

Nous allons illustrer ce propos avec plusieurs exemples.

La chute de l’URSS

Au tournant des années 1990, l’effondrement de l’URSS345 et plus généralement des gouvernements des pays d’Europe de l’Est, entraîne de vives discussions sur les modalités de la “conversion” de ces pays à l’économie de marché. Les tenants d’une approche évolutionniste ou gradualiste prônent un desserrement progressif du contrôle étatique, permettant aux acteurs économiques d’apprendre les nouvelles règles du jeu. C’est une telle approche qui avait été adoptée par Deng Xiaoping en Chine dans les années 1980346. Les tenants d’une “thérapie de choc” prônent, au contraire, des réformes rapides afin d’empêcher les résistances et de tirer partie le plus vite possible des supposés bénéfices. 

C’est cette deuxième voie qui est choisie en Russie, sur les conseils du FMI et d’experts occidentaux tels Jeffrey Sachs. Les principales mesures de cette “thérapie de choc347” – libéralisation des prix, privatisations et ouverture commerciale – ont été engagées quasi simultanément dès 1992, dans un laps de temps très court. Dès le 2 janvier 1992 les prix sont massivement libéralisés mettant ainsi fin au système de prix administrés. Cette décision provoque une explosion inflationniste au cours de l’année 1992. Parallèlement, le gouvernement lance un vaste programme de privatisations fondé sur la distribution de coupons à la population. Entre 1992 et 1994, des milliers d’entreprises publiques sont transférées au secteur privé. En 1995, la phase dite des “prêts contre actions” accélère la concentration de grands actifs industriels entre les mains d’un petit nombre d’acteurs, contribuant à l’émergence des oligarques. Dans le même temps, dès 1992, la Russie procède à une ouverture rapide aux échanges internationaux, en abaissant fortement les barrières commerciales et en intégrant progressivement son économie aux marchés mondiaux. Une politique de stabilisation monétaire et budgétaire est engagée dès 1992, la maîtrise de l’inflation ne devient effective qu’à partir de 1994-1995, après plusieurs années de forte instabilité macroéconomique. Les conséquences en furent désastreuses348.

Cette “thérapie” adoptée dans la majorité des pays de l’ex-URSS fut en général un désastre économique et social : en provoquant la disparition de pans entiers de l’économie incapables de résister à la concurrence, en enrichissant le cas échéant des oligarques. Erik Reinert évoque le cas de la Mongolie avec ironie : “Au cours des 50 années qui ont précédé les réformes de 1991, la Mongolie a lentement mais sûrement mis en place un secteur industriel diversifié […]. [Celui-ci] a été pratiquement anéanti en seulement quatre ans, entre 1991 et 1995, sans jamais se relever.349

La réunification des deux Allemagnes 

La réunification à laquelle le chancelier Kohl a procédé en 1990 a eu des effets sociaux et économiques très lourds à l’Est notamment en raison du taux de conversion adopté entre les deux Marks350 et de la privatisation très rapide des entreprises d’Allemagne de l’Est (dont plus de 80% ont été fermées ou vendues). Les produits est-allemands ont vu leur coût exploser artificiellement du fait de l’établissement de la parité entre les deux monnaies. Les exportations se sont effondrées. On estime que 4 millions d’emplois industriels ont disparu en quelques années. Le taux de chômage est passé de 0% en 1989 à près de 20% dans certaines régions de l’Est dans les années 1990. Le choc social a été violent (pertes de repères et de valeurs, des sentiments de nostalgie, d’humiliation et d’abandon) malgré les importants transferts financiers d’Ouest en Est, de l’ordre de de 1500 milliards de marks entre 1990 et 2004351 pour moderniser les infrastructures, les services publics, et soutenir l’économie. 

Vers une approche réaliste des échanges internationaux

Un pays peut encourager les échanges là où ils apportent des avantages mutuels, tout en préservant des secteurs stratégiques, des emplois et des infrastructures, et en limitant la dépendance excessive à l’égard d’acteurs ou de matières premières critiques. Les récentes crises géopolitiques ont bien souligné la lourde dépendance énergétique de l’Europe vis-à-vis de régimes autoritaires. Il est nécessaire aussi de reconnaître la pluralité des chemins économiques : certains privilégient l’industrialisation interne, d’autres l’innovation technologique ou l’agriculture durable. 

Plutôt que de sacraliser le commerce international ou, à l’inverse de se lancer dans des pratiques unilatérales et impériales, comme Donald Trump, il serait souhaitable de distinguer ouverture maîtrisée et libre-échange dogmatique, de réhabiliter la souveraineté économique et le pluralisme des modèles de développement, tout en considérant le commerce comme un outil politique au service de la coopération et non comme une garantie automatique de paix et de prospérité.

Pour en savoir plus

La mondialisation aurait systématiquement permis le développement des pays pauvres

La mondialisation est souvent présentée comme ayant bénéficié aux populations des pays en développement dont une large partie aurait, grâce à l’insertion dans les chaînes de valeur mondiales (CVM)352, pu sortir de la misère. Cette affirmation, largement fondée sur la réussite des pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est (la Chine et les “Dragons asiatiques”353 ainsi que dans une moindre mesure les “Tigres” d’Asie du Sud-Est354) est largement contestable.

Soulignons, tout d’abord, que la financiarisation de l’économie mondiale, qui caractérise l’hypermondialisation, est une des causes majeures des multiples crises financières qui ont frappé le monde en développement depuis les années 1980, ces pays étant particulièrement exposés et vulnérables aux afflux et reflux massifs de capitaux.355 

Ensuite, comme on va le voir dans cette Idée Reçue, si on excepte les succès asiatiques, le monde en développement n’apparaît pas comme le principal bénéficiaire de la croissance des échanges commerciaux.

Hormis quelques cas de réussite en Asie, très peu d’éléments tendent à montrer que le commerce a conduit à un changement structurel de grande envergure dans d’autres régions du monde en développement.

CNUCED (2018)

Dans l’ensemble, le développement de la Chine s’est surtout traduite par une hausse de la demande de matières premières qui a renforcé l’hyperspécialisation et la dépendance de nombres de pays à ce type d’exportations, encore renforcée par la période de forte hausse des prix des produits de base dans les années 2005-2015. 

Enfin, si l’expansion des CVM manufacturières a permis à un plus grand nombre de pays de participer à la division internationale du travail, en puisant dans leurs réserves de main-d’œuvre à bas salaire, cette participation s’est limitée à certains segments étroits à faible valeur ajoutée, et leur a rarement permis de se diversifier et d’accéder à des activités à plus forte teneur technologique.

Les pays en développement ne sont pas les principaux bénéficiaires de l’expansion commerciale

Depuis le début des années 1950, le commerce mondial de marchandises a connu une très forte croissance : le volume des exportations de marchandises a ainsi été multiplié par plus de 45 au cours des 70 dernières années.

Comme on peut le voir sur le graphique ci-après, la part des économies en développement (en bleu) dans les exportations mondiales de marchandises s’est fortement accrue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale passant d’un peu plus de 30% à près de la moitié de la valeur des exportations mondiales.

Part des exportations par régions du monde dans la valeur totale des exportations mondiales (1948-2024)

Graphique - Part de la Chine, des "tigres" et "dragons" asiatiques dans les exportations mondiales de marchandises 1948-2024

Source : Base de données de la CNUCED – Série Marchandises : Commerce total et pourcentage du monde

La catégorisation des pays entre Économies développées et en développement est issue de la classification de la CNUCED (version 2025). La Corée du Sud qui a rejoint, depuis 2021, les pays développés est comptée ici dans le monde en développement au même titre que les autres “Dragons asiatiques” afin de mettre en évidence la dynamique sur le temps long.

Cependant, une fois retirés la Chine et les “Dragons asiatiques”, la tendance est nettement différente. 

Légèrement inférieure à 30% de la valeur des exportations mondiale, la part des pays en développement (hors Chine et Dragons) baisse jusqu’au milieu des années 1980 à l’exception des années qui suivent le premier choc pétrolier (1973), où la hausse des prix du pétrole se fait sentir. La tendance s’inverse dans la période suivante, celle de l’hypermondialisation, avec une hausse continue d’un point bas autour de 13% jusqu’à 24% aujourd’hui.

Sur la même période, la population de cette zone a été multipliée par cinq passant de 43% à 68% de la population mondiale356. Force est de constater que l’insertion des pays en développement dans le commerce mondial est restée limitée. La très forte croissance du commerce de marchandises qu’a connu le monde sur les soixante-dix dernières années a surtout profité aux économies développées ainsi qu’à la Chine et aux Dragons asiatiques.

Une forte dépendance aux exportations de matières premières

Plus de la moitié des exportations des pays en développement relèvent de l’exploitation des ressources naturelles

L’analyse du type de marchandises exportées par les pays en développement (hors Chine et Dragons) est particulièrement éclairante. Elle permet de mettre en évidence la part prépondérante des exportations reposant sur l’exploitation directe des ressources naturelles.

Les produits de base représentent plus de 50% de la valeur des exportations de biens des pays en développement (hors Chine et Dragons asiatiques) sur presque toute la période 1995-2024

Graphique - Structure des exportations de biens des pays en développement hors Chine et Dragons asiatiques 1995-2024

Source : Base de données de la CNUCED – Série Matrice du commerce de marchandise – annuel.

La catégorisation des produits est celle de la Classification type pour le commerce international Revision 3 (CTCI Rev.3) pour les produits de base, et de la sous-catégorie “Groupement d’articles manufacturés par degré de fabrication” pour les articles manufacturés. Elles sont consultables sur le site de la CNUCED (version 2025).

Cette dépendance est encore plus marquée quand on considère, en plus des produits de base, les produits manufacturés issus de ressources naturelles357  qui représentent entre la moitié et les trois quart de la valeur de leurs exportations sur la période 1995-2024.

Nous n’avons pas indiqué les exportations de services sur le graphique ci-avant car les données ne sont pas disponibles avant 2005. Elles représentent environ 20% des exportations totales de biens et services des pays en développement (hors Chine et Dragons) à partir de 2015 (et autour de 15% dans la période précédente)358. Elles sont très concentrées : les dix premiers exportateurs représentent près des deux tiers des exportations de services du groupe en 2024 (22% pour les seules exportations indiennes).

Une dépendance dangereuse

Une économie est considérée comme “dépendante des produits de base” quand ceux-ci constituent plus de 60% de ses exportations de marchandises. D’après un rapport de la CNUCED359, sur la période 2021-2023, deux tiers des économies en développement (95 sur 143) se trouvaient dans cette situation. Cette proportion passe à 80% quand on considère les pays les moins avancés360. Comme le souligne le rapport, la situation a très peu évolué depuis la période 2012-2014.

Les exportations des économies en développement largement dépendantes de leurs ressources naturelles

Carte du monde montrant la dépendance des économies en développement aux exportations de produits de base 2021-2023

Source : L’état de la dépendance à l’égard des produits de base 2025, CNUCED.

Lecture : en 2021-2023 , la Russie fait partie des pays dépendants aux produits de base (ceux-ci représentent au moins 60% de la valeur de ses exportations) avec l’énergie comme produit d’exportation dominant. Le graphique en ligne sur le site de la CNUCED est interactif et permet de voir les pourcentages exacts. Pour la Russie, l’énergie représente 55,7% des exportations, les produits agricoles 9,6% et les produits miniers 11,2%.

La situation est bien évidemment différente selon les pays en fonction du type de produit exporté et du volume des exportations. Cependant, dans tous les cas, le maintien à très haut niveau d’un même type d’exportation sur une longue période témoigne d’une faible diversification économique et surtout est porteur de risques.

Cette dépendance, qui constitue une préoccupation mondiale depuis longtemps, entrave la résilience économique des pays en développement, tout en les rendant vulnérables à la volatilité des prix et aux chocs extérieurs.

CNUCED (2025)

Le cours des produits de base est soumis à de fortes variations comme on peut le voir sur le graphique ci-après. Cette vulnérabilité aux fluctuations du cours des matières premières peut entraîner une dégradation des termes de l’échange361 entre importations et exportations.

Évolution relative des prix mondiaux des produits de base 1995 – 2004

Graphique - Évolution des prix des produits de base 1995-2024 (Cnuced, base 100 = 2015)

Source : Base de données de la CNUCED – Série Indices de la CNUCED des prix des produits de base.

Concernant les ressources épuisables (énergies fossiles, minerais et métaux), un risque supplémentaire est bien évidemment constitué par l’épuisement des gisements. L’exemple de l’Île de Nauru, dont l’économie s’est effondrée après l’épuisement, au début des années 2000, des gisements de phosphate qui avaient fait sa richesse jusque-là, est emblématique.

Enfin, pour les matières premières alimentaires et agricoles, la vulnérabilité est accrue par le changement climatique et par les conséquences de mode d’exploitation insoutenable. C’est ce que révèle l’exemple du cacao dont la production mondiale a drastiquement baissé du fait des pratiques culturales intensives rendant les cultures peu résistantes aux ravageurs et aux sécheresses362. La fermeture du détroit d’Ormuz après la guerre en Ukraine a également mis en évidence les risques posés par la dépendance aux importations d’intrants (engrais et énergie en particulier)363 des économies reposant sur les exportations agricoles.

L’exemple de l’Afrique subsaharienne

Comme on peut le voir sur la carte ci-avant, la majorité des pays africains reste spécialisé dans l’exportation de matières premières peu transformées : hydrocarbures, minerais, produits agricoles tropicaux. Cette spécialisation les expose fortement à la volatilité des prix mondiaux et limite les effets d’entraînement sur les autres secteurs économiques.

La mondialisation n’a pas permis une industrialisation significative du continent, à l’exception de quelques cas isolés364. Les chaînes de valeur mondiales y sont souvent “tronquées” : extraction ou production primaire sur place, transformation et création de valeur ailleurs. Cette configuration reproduit des formes de dépendance héritées de la période coloniale.

Par ailleurs, la concurrence internationale a fragilisé les agricultures vivrières locales, face aux importations de produits subventionnés provenant des pays développés365. La promotion des cultures d’exportation (cacao, café, coton, etc.) a parfois amélioré les recettes en devises, mais au prix d’une vulnérabilité alimentaire accrue et d’une exposition aux chocs climatiques. Les élites économiques et politiques captent souvent l’essentiel des bénéfices de l’ouverture, tandis que la majorité de la population reste exclue.

La “malédiction des ressources naturelles”

Loin d’être synonyme de prospérité, l’abondance d’une ressource naturelle peut avoir des conséquences désastreuses sur le développement d’un pays. C’est la “malédiction des ressources naturelles”. Employée pour la première fois par l’économiste anglais Richard Auty en 1993366, cette expression désigne l’ensemble des retombées négatives liées à l’exploitation d’une ressource naturelle abondante.

Les conséquences économiques

Elles sont souvent désignées par l’expression “syndrome hollandais”, en référence aux difficultés qu’ont rencontrés les Pays-Bas à la suite de la découverte et de l’exploitation d’importants gisements gaziers à Groningue à partir des années 1950. La hausse des recettes d’exportation s’est traduite par une appréciation de la monnaie néerlandaise, entraînant une baisse de la compétitivité des autres exportations. Dans le même temps, les biens importés, devenus moins chers, ont mis à mal des pans entiers de l’économie nationale. Comme l’explique Gilles Carbonnier “Une telle évolution provoque un mouvement de concentration dans le secteur extractif (…). Or, d’un point de vue structurel, le secteur extractif demeure souvent une enclave, avec peu d’effets d’entraînement sur les autres secteurs économiques nationaux, que ce soit en amont ou en aval. De plus, l’exploitation pétrolière et minière n’est guère intensive en main-d’œuvre et ne permet pas d’absorber le chômage lié aux difficultés auxquelles doivent faire face d’autres secteurs économiques.367

Les conséquences politiques, sociales et environnementales

Les retombées négatives de la prédominance d’une ressource dans l’économie d’un pays ne sont pas qu’économiques et tiennent souvent à la faiblesse institutionnelle des États concernés et au pouvoir disproportionné des acteurs exploitant la ressource. Le Nigeria, l’Irak, la Libye, le Vénézuela, l’Angola (hydrocarbures), la Sierra Leone (“diamants du sang“), la République Démocratique du Congo (cuivre), la Guinée (or et bauxite) constituent autant de pays aux institutions fragiles voire défaillantes.

Dans le Fragile States Index Annual Report 2024368, réalisé par l’ONG The Fund For Peace, ils font partie des États les plus mal classés. Ceci n’est pas dû au hasard. La “malédiction des ressources naturelles” est à la fois cause et conséquence de la faiblesse des institutions à tous les niveaux : faible capacité de négociation avec les compagnies “extractrices” qu’elles soient nationales ou étrangères, captation de la rente d’extraction par une caste (et donc non redistribution dans des programmes éducatifs et sociaux), corruption, exacerbation des conflits armés internes ou externes et faible capacité à maintenir l’ordre, négation des impacts environnementaux ainsi que sur les communautés locales vivant à proximité des zones exploitées etc.

Le rapport Pipe Dreams: How Oil and Gas Fail to Deliver Economic Development in Africa paru en 2026 confirme l’ensemble de ces constats. A partir de l’analyse de la situation de 13 pays d’Afrique producteurs de gaz et de pétrole les auteurs montrent que des décennies de production n’ont pas permis d’assurer le développement de ces pays. “Dans l’ensemble des pays africains producteurs de pétrole, les faits montrent que les combustibles fossiles ont enrichi les plus aisés, freiné le développement économique et rendu les économies vulnérables aux chocs extérieurs. Les bénéfices ont profité aux multinationales et aux élites, tandis que les communautés ont supporté les coûts liés à la pollution, à la perte de leurs moyens de subsistance et à l’instabilité économique.”

L’insertion dans les chaînes de valeurs manufacturières

La mondialisation s’est également traduite par l’insertion de certains pays en développement dans les chaînes de valeurs manufacturières, s’appuyant en particulier sur la disponibilités d’une main d’œuvre faiblement rémunérée.

En théorie, l’exploitation d’une main d’œuvre abondante et peu rémunérée est justifiée par l’idée que partant d’une situation de très bas salaires, ceux-ci montent progressivement avec des progrès techniques générant des gains de productivité. C’est ce qui s’est passé en Europe de l’Ouest au XIXe et XXe siècle avec l’apparition des usines et les vagues successives d’innovations techniques (machine-outil, division du travail le long de chaînes de production, automates, robots …). Cependant, les progrès sociaux ne sont pas la résultante “naturelle” des progrès techniques comme l’a montré l’économiste Anton Brender369. Ils reposent aussi sur les conquêtes sociales et la création progressive de lois et d’institutions les rendant possible.

Par ailleurs, la situation des premiers pays à s’être industrialisés est incomparable avec celle des pays en développement essayant de s’insérer dans les chaînes de valeurs déjà mondialisées. L’asymétrie des rapports de force entre les multinationales à la tête de ces chaînes de valeur, le plus souvent issues des économies développées, et leurs fournisseurs, ainsi que le faible pouvoir de négociation des pays en développement a limité l’expansion économique promise par la mondialisation. Ces entreprises ont en effet organisé la production de façon à garder la maîtrise des activités à haut rendement réalisées dans les pays développés, les pays en développement étant cantonnés aux activités de production et d’assemblage. Ainsi même lorsque des pays exportent des produits à intensité technologique moyenne ou forte, cela ne signifie pas nécessairement qu’ils captent l’ensemble des rendements de la chaîne. C’est ce qu’illustre notamment la “courbe du sourire”. La concurrence fiscale, sociale et environnementale exercée entre les fournisseurs et les pays empêche par ailleurs, la progression salariale ainsi que l’amélioration des conditions de travail et de protection de l’environnement.

La courbe du sourire

Utilisée pour la première fois en 1992 par Stan Shih370, fondateur d’Acer, la courbe du sourire est une représentation graphique simplifiée de la fragmentation en différents segments de la production le long des chaînes de valeur mondiales : R&D, conception, production, marketing, services.

Courbe du sourire pour les chaînes de valeur manufacturières traditionnelles, numériques avec et sans politique corrective

Source : Rapport sur le commerce et le développement 2018, CNUCED (p80)

Cette fragmentation se manifeste par une répartition géographique du pouvoir économique et du travail. Les pays sièges des entreprises cheffes de file (principalement les économies développées et, de plus en plus, en Chine et en Asie du Sud-Est) concentrent les activités à haut rendement des segments de pré et post-production, là où les marges bénéficiaires sont les plus fortes. Les pays en développement, “pays usines”, sont le plus souvent cantonnés dans les activités à moindre rendement du segment “production” du processus de fabrication. Ceux-ci se retrouvent alors “piégés dans une industrialisation au rabais’ ou une désindustrialisation prématurée‘”.371

Notons que si la division internationale du travail profite aux multinationales à la tête des chaînes de valeur mondiales (et à leurs actionnaires)372, ce n’est pas nécessairement (ou pas complètement) le cas des pays sièges. D’une part, l’évasion fiscale des multinationales ainsi que la baisse des taux de l’impôt sur les sociétés, consécutive à la concurrence fiscale entre les États, réduisent les ressources des gouvernements. D’autre part, “l’externalisation” des segments production vers les régions à bas salaire induit une désindustrialisation dangereuse ainsi qu’une perte de valeur ajoutée373 et d’emplois conséquente pour les pays de départ. Cette dynamique alimente les inégalités et la perte de cohésion sociale, car les nouveaux emplois créés aux extrémités de la chaîne sont souvent insuffisants pour contrebalancer les emplois détruits et surtout hors de portée des “laissés pour compte” que ce soit géographiquement ou en termes de compétences nécessaires.

Plus généralement, l’idée qu’une main d’œuvre abondante, mal payée et travaillant dans des conditions dégradées, serait une voie pertinente vers le progrès social et le développement se heurte aux faits. L’exemple de la Chine et des Dragons asiatiques ont montré qu’une stratégie de développement ne peut reposer uniquement sur la seule main d’œuvre bon marché. 

Multilatéralisme et libre-échange iraient toujours de pair

Dans les textes officiels et dans la pensée commune, le libre échange est très souvent assimilé au multilatéralisme. Pourtant, les deux notions sont bien différentes. Comme nous allons le voir, le libre-échange n’est pas nécessairement multilatéral (il existe de nombreux accords, ou traités de libre-échange bilatéraux ou régionaux) et le multilatéralisme peut s’appliquer à de nombreux domaines non commerciaux. Par ailleurs, des accords commerciaux multilatéraux peuvent se concevoir sans faire du libre-échange un principe premier en incluant, par exemple, des règles sanitaires, sociales ou environnementales. C’est tout l’objet des mesures miroirs374.

Il ne faut pas confondre multilatéralisme et libre-échange

Multilatéralisme, bilatéralisme, polylatéralisme : définitions

Le multilatéralisme est un système de relations internationales qui privilégie les négociations, les engagements réciproques, les coopérations, les accords entre plusieurs pays375, dans le but d’instaurer des règles communes. Il se différencie donc de l’unilatéralisme (action d’un seul État) ou du bilatéralisme (relations entre deux États). L’approche multilatérale376 peut s’appliquer à bien des sujets en dehors du commerce, comme la santé, les migrations, le climat, le numérique et la gestion des données personnelles, les ressources naturelles, l’espace, la fiscalité, la comptabilité et la gestion des données économiques, la stabilité financière, l’armement…

En synthèse, cette approche est adaptée aux communs mondiaux ; si elle est portée par l’Europe ce n’est pas que pour des raisons éthiques mais aussi d’efficacité : il est facile de comprendre que la lutte contre les pandémies est bien améliorée si les transferts de données, de connaissances et de bonnes pratiques sont multilatéraux. 

L’ancien directeur de l’OMC Pascal Lamy a récemment introduit la notion de “polylatéralisme” qui “consiste à faire dialoguer des agents internationaux qui n’ont presque pas de place dans le cadre du multilatéralisme formaliste des États-nations377“. Ces acteurs peuvent être des ONG, des syndicats, des entreprises, des villes ou territoires qui ont un intérêt, une pertinence spécifique sur un sujet d’ordre international.

Comment se caractérise le libre-échange ?

Le libre-échange est un principe visant à favoriser le développement du commerce international en supprimant les barrières nationales tarifaires et non tarifaires susceptibles de restreindre les échanges de biens et de services. 

La levée des barrières non tarifaires peut aller jusqu’à l’alignement des normes dans les procédés de production. L’objectif est de faciliter l’accès aux marchés des entreprises exportatrices, notamment multinationales, en réduisant leurs coûts d’adaptation à ces normes et en leur permettant des économies d’échelle : si une marchandise peut convenir sans difficulté à des marchés plus grands, elle peut devenir moins coûteuse à produire. 

Les promoteurs du libre-échange considèrent qu’il est nécessairement favorable aux consommateurs en augmentant leurs choix et en réduisant les prix. C’est oublier que les consommateurs sont aussi des citoyens et des salariés, touchés par les délocalisations, et qui peuvent avoir intérêt au maintien de normes sociales, environnementales ou sanitaires exigeantes.

Les barrières (ou distorsions) tarifaires et non tarifaires

Les barrières aux échanges commerciaux sont des mesures mises en place par un pays pour réguler ou restreindre l’importation et l’exportation de biens et services.

Les barrières tarifaires sont des taxes sur les produits importés. Les principales sont les droits de douane qui sont revenus sur le devant de l’agenda international avec la guerre commerciale engagée par l’administration Trump378. Si les dernières décennies se sont caractérisées par des baisses extrêmement importantes des droits de douane, ceux-ci n’avaient pas disparu pour autant. Par exemple, l’UE fixe chaque année les taux des droits de douanes appliqués aux différents produits importés dans l’Union379.

Les barrières non tarifaires sont des “mesures de politique générale autres que les droits de douane ordinaires, qui peuvent avoir une incidence économique sur le commerce international des marchandises, en modifiant les quantités échangées ou les prix“.380

Elles sont souvent justifiées par des motifs sociaux, sanitaires, environnementaux ou de sécurité. Les barrières non tarifaires recouvrent un vaste éventail de mesures qui ont été classifiées par la CNUCED : obstacles techniques381, mesures sanitaires et phytosanitaires (ex : l’UE interdit certains pesticides dans les produits agricoles importés), restrictions quantitatives (quotas, licences, interdictions), mesures de prix (taxes autres que droits de douane), subventions publiques ou règles relatives aux marchés publiques etc.

Il est à noter que ni la TVA ni la sous-évaluation de la monnaie ne sont, selon cette définition, des barrières tarifaires ou non-tarifaires, alors qu’elles peuvent être utilisées à des fins protectionnistes.

En savoir plus : Classification internationale des mesures non tarifaires, CNUCED, 2019 ; Base de données Trade Analysis and Information System (TRAINS) qui recense les mesures non tarifaires ainsi que les mesures de défense commerciale (mesures antidumping, et mesures de sauvegardes382

L’échec du multilatéralisme n’a pas sonné la fin du libre-échange

Tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, la libéralisation des échanges a été menée dans le cadre de négociations multilatérales. En 1995, la création de l’OMC, aboutissement du processus, marque aussi la fin du multilatéralisme commercial (avec l’échec du cycle de négociation de Doha), mais pas celle de la promotion du libre-échange. En effet, il faut attendre la crise financière de 2008 pour que le primas du libre échange commence à être remis en question, et le premier mandat de Donald Trump pour que les politiques commerciales commencent véritablement à s’infléchir. 

Du Gatt à l’OMC : un cadre multilatéral de promotion du libre-échange

De l’adoption du l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (le GATT) en 1947 à la création de l’OMC en 1995, les différents accords commerciaux internationaux sont libre-échangistes et se concentrent sur la levée des barrières tarifaires puis non-tarifaires. Cela n’a pas changé avec l’OMC qui a pour l’essentiel repris les règles qui avaient été négociées précédemment. 

Quelle est la mission de l’OMC ? 

L’Accord instituant l’OMC ne comporte aucun article définissant les objectifs de l’organisation en elle-même. Précisées à l’article III, ses fonctions consistent pour l’essentiel à :

Il est frappant de constater que les différents textes compris dans les Accords de l’OMC383 sont principalement constitués de règles et d’obligations. Aucun article ne porte sur les objectifs globaux explicitant le pourquoi de ses dispositions. 

Il faut naviguer sur le site de l’OMC pour comprendre l’orientation générale de la politique commerciale internationale : l’OMC se définit comme “une organisation qui s’emploie à libéraliser le commerce. C’est un cadre dans lequel les gouvernements négocient des accords commerciaux. C’est un lieu où ils règlent leurs différends commerciaux. L’OMC administre un système de règles commerciales“. La promotion du libre-échange apparaît ainsi clairement au cœur de l’ADN de l’organisation ce que révèle également ses grands principes d’actions, ses missions, ainsi que son plaidoyer en faveur d’un commerce ouvert.

La différence avec la Charte de la Havane est notable. Adoptée en 1948, cette charte instituait une Organisation Internationale du Commerce (qui n’a jamais vu le jour du fait de l’opposition du Congrès américain) dont le but général est affiché dès le premier article : “Atteindre les objectifs fixés par la Charte des Nations Unies, particulièrement le relèvement des niveaux de vie, le plein emploi et les conditions de progrès et de développement dans l’ordre économique et social envisagés à l’article 55 de cette Charte“.

Depuis les années 2000, le libre-échange se déroule dans un cadre bilatéral ou régional

Lancé en 2001 par l’OMC, le cycle de négociation de Doha a achoppé sur le sujet de l’agriculture, et en particulier sur l’ouverture des pays développés aux produits agricoles des pays en développement et la fin des subventions aux exportations dans ce domaine. Cela a marqué la fin des négociations commerciales multilatérales. Notons cependant une avancée positive du cycle de Doha en termes de santé publique sur la question des médicaments génériques384

Depuis 2017, l’organe de règlement des différends, outil principal de l’OMC pour faire respecter les règles du commerce international a été rendu inopérant par la première administration Trump.

À la suite de l’échec de l’OMC, la libéralisation du commerce s’est poursuivie à travers des accords de commerce bilatéraux ou régionaux. Dans sa base de données sur les accords commerciaux régionaux (ACR) l’OMC en comptabilise 376 dont les trois quart sont des accords bilatéraux.

 

Depuis la création de l’OMC, le nombre d’Accords Commerciaux Régionaux en vigueur a plus que triplé, passant de 100 en 1995 à 376 en 2025

Graphique - Nombre d'Accords commerciaux régionaux (ACR) dans le monde 1948-2023

Source : base de données sur les Accords commerciaux régionaux (ACR) de l’OMC

Lecture : en 1999, 150 ACR étaient en vigueur dont 72 le sont encore en 2025. L’augmentation du nombre d’accords entre 2020 et 2021 est liée aux nouveaux accords signés par le Royaume-Uni se substituant à ses accords préexistants en tant que membre de l’Union européenne.

L’objectif affiché est toujours le même, à savoir la promotion du libre-échange, et donc la suppression des droits de douane mais aussi des barrières non tarifaires. Ces accords font l’objet de très larges critiques liées à leur opacité, à leurs conséquences sociales et environnementales, et au pouvoir qu’ils donnent aux multinationales contre les États (via les tribunaux d’arbitrage privés385). 

La fin du libre-échange ? 

Depuis la crise financière de 2007-2008, la primauté du libre échange est progressivement remise en cause. Les critiques ont gagné en audience et en crédibilité au-delà des mouvements altermondialistes. Elles portent sur les conséquences sociales et environnementales du libre-échange sans frein, ainsi que sur les risques de plus en plus flagrants de l’expansion des chaînes de valeurs mondialisées. Un consensus semble ainsi se dégager, quelle que soit la couleur politique, sur l’intérêt de protéger les industries nationales, ou le secteur agricole pour des raisons tant stratégiques, qu’économiques ou sociales.

Le succès économique chinois a également participé à cette prise de conscience. En effet, c’est notamment l’alliance entre une ouverture commerciale progressive et maîtrisée avec des politiques industrielles planifiées qui a permis à ce pays de devenir dans un premier temps “l’atelier du monde” et dans un second temps un (voire LE ) leader mondial dans plusieurs technologies de pointe (ex : industries du numérique, de la transition énergétique). 

Dans les économies avancées, la politique industrielle regagne peu à peu ses lettres de noblesse face au primas du libre marché. Elle est pleinement assumée aux États-Unis avec, en particulier, le lancement par Joe Biden en 2022 d’une politique d’investissement ambitieuse386 dans les industries vertes et les technologies numériques, mobilisant de nombreuses mesures classées parmi les “barrières non tarifaires” : subventions aux industries de la transition énergétique et des semi conducteurs, traitement préférentiel des productions nationales d’énergie renouvelables et de véhicules, restriction à l’export de puces pour l’IA générative etc. L’UE est, par contre, nettement plus timorée en la matière.

La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine

L’utilisation du commerce à des fins de guerre économique et d’affirmation de la puissance géopolitique constitue la manifestation la plus visible de la remise en cause du libre-échange. Il en est ainsi par exemple du retour des droits de douane à l’agenda des politiques commerciales. Particulièrement mise en scène par Donald Trump avec le Liberation Day (02/04/25), cette résurgence des tarifs douaniers (amorcée dès son premier mandat et non remis en cause pas son successeur) est développée à l’appui d’un discours présentant les États-Unis comme “victimes” du reste du monde. 

Courbe montrant l'évolution des droits de douane (%) appliqués par les États-Unis 1900-2026

Trump et la guerre commerciale, Le Grand Continent (consulté en mai 2026)

Si la plupart des pays, et notamment l’Union européenne, ont négocié une baisse de ces droits de douane unilatéraux, la Chine a elle répondu en “arsenalisant”387 les minéraux critiques. Forte de sa position dominante dans la chaîne de valeur388 de plusieurs minéraux essentiels dans les secteurs de la tech, des énergies et véhicules bas carbone, et de la défense, la Chine a adopté en réponse aux droits de douane américain de nouvelles règles d’exportation pour sept terres rares389. Les entreprises étrangères doivent désormais obtenir des licences390 quand elles veulent importer ces terres rares ainsi que les produits qui en contiennent (tels les aimants par exemple). 

La libéralisation des échanges initiée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale a été justifiée par l’idée que la croissance du commerce était favorable à la paix et au développement économique mondial. Cependant, le mythe de la mondialisation heureuse a fait long feu. Le libre-échange a servi les intérêts des acteurs les plus puissants et en particulier des multinationales : dans un contexte où des acteurs ont un pouvoir de marché391 considérable, laisser le marché “libre” c’est donner à ces acteurs les moyens de conserver leur position dominante. Les conséquences sociales importantes pour les perdants de la mondialisation alimentent les tensions géopolitiques internationales actuelles et les risques pour la démocratie.

Dans ce contexte, l’approche multilatérale reste à privilégier, dans un monde interdépendant qui doit gérer de multiples communs. A défaut d’un multilatéralisme mondial, illusoire dans le contexte actuel de tension croissante, un multilatéralisme régional pourrait constituer une voie à encourager, à condition qu’il repose non plus sur l’idéologie libre échangiste mais bien sur l’objectif de juste échange, le commerce mis au service du bien commun.

La supériorité économique du libre-échange aurait été démontrée par les économistes

Sans faire l’unanimité, le libre-échange392 est largement promu par la profession des économistes : nombreux sont ceux qui, depuis le britannique David Ricardo, ont tenté de démontrer la supériorité de cette forme d’organisation des échanges sur les autres. Si les arguments théoriques en sa faveur sont nombreux, ils n’en restent pas moins discutables et disputés.

Les grandes théories classiques du commerce international et leurs limites

Le modèle ricardien : une démonstration extrêmement fragile

Le “théorème” des avantages comparatifs développé par David Ricardo est souvent présenté comme une preuve théorique du libre-échange. Pourtant, il ne démontre rien car il repose sur une modélisation extrêmement sommaire de la réalité économique. Il ignore des dimensions essentielles : 

  • tous les produits et toutes les productions ne se valent pas : un pays “fort” dans la fourniture de biens agricoles de base et qui s’y limiterait n’a aucune chance de développer la moindre industrie ; 
  • la création d’une dépendance industrielle envers un ou des pays non alliés qui pourrai(en)t utiliser cette dépendance à son profit ;
  • les effets sociaux et politiques de la désindustrialisation ;
  • le fait que le libre-échange fait des gagnants et des perdants, les gains des uns ne “compensant” pas les pertes des autres ;
  • les services rendus par la nature à l’échelle macroéconomique, comme le fait de disposer d’un climat relativement stable (avant le dérèglement climatique causé par l’homme) ou d’un air respirable…

De plus, à l’époque de Ricardo les délocalisations étaient quasi inexistantes. L’affaiblissement des institutions démocratiques induit par la perte de pouvoir des élus locaux et nationaux (qui n’ont pas les moyens d’empêcher les délocalisations, ni de définir les règles fiscales et environnementales) n’entre donc pas en ligne de compte dans son raisonnement. Aujourd’hui, la mobilité du capital remet en cause la logique même des avantages comparatifs.

Par ailleurs, des études montrent que la spécialisation vantée par Ricardo peut créer des dépendances industrielles et géopolitiques, ce dont l’Europe prend de plus en plus conscience à la suite de la crise du COVID.

Le “théorème de Rybczynski”393 en particulier met en évidence que la spécialisation d’un pays conduit à la disparition progressive des autres secteurs productifs. Cela explique pourquoi les économies développées se désindustrialisent, tandis que les économies en développement produisent en majorité des biens destinés à l’exportation au prix, parfois, de l’abandon de leurs propres industries et agricultures à destination locale. C’est ce dont témoigne, de manière exemplaire, le delta du Niger394 depuis l’implantation d’entreprises pétrolières étrangères sur son sol.

Les modèles Heckscher-Ohlin-Samuelson (HOS)

Dans les années 1930, dans la continuité de l‘approche ricardienne, les économistes suédois Eli Heckscher et Bertil Ohlin  élaborent un modèle dit HO, complété plus tard par Paul A. Samuelson et Wolfgang S. Stolper, d’où l’acronyme de modèle HOS. Heckscher et Ohlin concluent de leur modèle que chaque pays exporte les biens utilisant intensivement les facteurs de production dont il est relativement le mieux doté. Le théorème Stolper-Samuelson montre que le commerce favorise le facteur abondant et pénalise le facteur rare, modifiant ainsi la répartition des revenus internes.

Cependant, ces résultats ont été remis en cause empiriquement dès les années 1950 :

Le paradoxe de Leontief

Première constatation : pourquoi n’assiste-t-on pas à la spécialisation des industries prédite par ces modèles ? L’économiste Wassily Leontief réalise en 1953395 une étude économétrique visant à vérifier empiriquement le modèle HOS, selon lequel les pays exportent les biens produits à partir des ressources dont le pays est le plus fortement doté. Il montre que les États-Unis, pourtant riches en capital, exportent des biens intensifs en travail, remettant en question la conclusion du modèle. Ce paradoxe a été confirmé par des études ultérieures.396

La question sans réponse du commerce intra-branche

Deuxième constatation : comment expliquer que des pays très semblables, comme l’Allemagne et la France dans les années 1950, dotés de facteurs de production similaires, s’échangent des biens similaires ? Et que le “commerce intra-branche” – qui désigne les échanges entre pays de biens ou services qui relèvent de la même industrie ou branche d’activité – augmente fortement après la Seconde Guerre mondiale ? Ces constatations remettent en cause les résultats théoriques de HOS.

Les théories modernes du commerce international

Linder, Grubel et Lloyd et le commerce intra-branche

Plusieurs modèles ou théories sont alors développés à partir des années 1960, pour expliquer le paradoxe du commerce intra-branche.

Staffan B. Linder publie en 1961 un livre397 où il soutient que le commerce intra-branche entre pays similaires s’explique par les comportements de demande. Les pays arrivés au même niveau de développement auraient ainsi la même structure de demande. C’est une remarque intéressante mais incomplète. Linder montre que la similarité de la demande peut susciter un commerce intra-branche, mais ne l’explique pas vraiment. Il manque un mécanisme qui rende l’échange préférable à l’autarcie, ce que d’autres économistes chercheront à comprendre.

En 1975, Herbert Grubel et Peter Lloyd proposent une formule pour mesurer l’importance du commerce intra-branche. Cette formule, appelée indice Grubel-Lloyd, apporte la preuve d’une croissance des échanges intra-branche dans les pays développés.

Krugman et les économies d’échelle

À la fin des années 70, l’économiste Paul Krugman398, considéré comme l’un des fondateurs de la Nouvelle théorie du commerce international, intègre dans l’analyse les économies d’échelle399 (et donc le fait que contrairement à la théorie néoclassique les rendements sont le plus souvent croissants), la théorie de la concurrence monopolistique et la différenciation des produits. Il explique le commerce intra-branche entre pays similaires par la volonté des consommateurs d’avoir accès à une diversité de produits.

C’est un des arguments les plus répandus en faveur du libre-échange, qui serait source de diversité des biens disponibles, et de meilleure productivité, grâce à la mise en concurrence des entreprises. Dans les faits, le libre-échange favorise les grandes entreprises capables d’exploiter les économies d’échelle et mène à la formation d’oligopoles.

En 1990, Paul Krugman montre400 que le commerce favorise la concentration industrielle dans certaines régions, créant des pôles de compétitivité grâce aux externalités positives et aux effets d’agglomération. Il continue à plaider en faveur du libre-échange avec un livre paru en 1998 et largement diffusé La mondialisation n’est pas coupable. Vertus et limites du libre-échange. Mais il reconnaît que, dans des secteurs où les rendements d’échelle croissants et les effets d’apprentissage sont forts (comme l’aéronautique ou les technologies de pointe), une politique commerciale stratégique pourrait être justifiée.401 

Augmentation de la productivité et effet sur les inégalités

En 2003, l’économiste Marc J. Melitz402 montre que le libre-échange bénéficie surtout aux entreprises les plus productives. Il montre également comment la croissance globale de la productivité du secteur générée par les réallocations contribue à un gain de bien-être. Dans cet article, ce gain est mesuré par une baisse de l’indice des prix, résultant de la hausse de la productivité moyenne générée par les réallocations inter-firmes induites par le commerce. Il met ainsi en évidence un effet du commerce qui ne l’avait pas été auparavant. On peut bien sûr discuter de cette définition du bien-être purement lié au pouvoir d’achat et à la consommation.

Mais en 2010, Helpman, Itskhoki et Redding403 montrent que le libre-échange ne crée pas seulement des gagnants et des perdants entre pays, mais aussi à l’intérieur d’un même pays. Il augmente les inégalités salariales entre les travailleurs des entreprises exportatrices et des entreprises “domestiques” et a un impact ambivalent sur le chômage : il favorise l’expansion des entreprises exportatrices, qui embauchent plus, et est défavorable aux entreprises les moins productives, plus vulnérables, qui peuvent disparaître, ce qui peut entraîner du chômage.

Les modèles contemporains du commerce international : des instruments de simulation plus que des démonstrations

Les grandes institutions nationales et internationales (FMI, Banque mondiale, OCDE, Commission européenne) s’appuient aujourd’hui sur des modèles mathématiques404 sophistiqués pour analyser le commerce international et évaluer les effets des politiques commerciales. Ces modèles jouent un rôle central dans la formulation des recommandations de politique économique. Toutefois, leur usage soulève une question essentielle : ces outils permettent-ils de démontrer la supériorité du libre-échange, ou seulement de simuler les effets d’une libéralisation des échanges sous des hypothèses données ?

On peut distinguer trois grandes familles de modèles dont les limites conceptuelles et normatives doivent être explicitement soulignées.

Les modèles de commerce gravitaire : décrire les flux plus que les causes

Introduits empiriquement par Jan Tinbergen en 1962, les modèles gravitaires reposent sur une analogie avec la loi de la gravitation : les échanges entre deux pays augmentent avec leur taille économique et diminuent avec la distance géographique. Leur force est de bien rendre compte des régularités observées dans les données commerciales.

Progressivement enrichis, ces modèles intègrent désormais les coûts de transport, les barrières commerciales et certains effets institutionnels. Des travaux comme ceux d’Anderson et van Wincoop405 inscrivent ces relations dans un cadre plus global où sont représentés les échanges économiques d’ensemble.

Cependant, ces modèles restent avant tout descriptifs : ils expliquent où et avec qui les pays commercent, mais beaucoup moins pourquoi certaines spécialisations s’imposeraient, ou quels seraient les effets sociaux, industriels et politiques de ces échanges. Ils ne fournissent aucune indication sur les “bienfaits” du libre-échange.

Les modèles d’équilibre général calculable (EGC) : une cohérence formelle au prix d’hypothèses très discutables

Les modèles EGC visent à simuler l’impact de changements de politiques commerciales sur l’ensemble de l’économie. Ils intègrent plusieurs pays, plusieurs secteurs et les interactions entre offre, demande et prix. Par construction, ils convergent vers un équilibre de l’offre et de la demande simultané sur tous les marchés.

Des modèles largement utilisés comme GTAP, LINKAGE, ENVISAGE ou MIRAGE sont utilisés pour évaluer les effets attendus des accords de libre-échange, tant sur les flux commerciaux que sur les revenus ou la spécialisation sectorielle.

Mais, comme tous les modèles d’équilibre général406, leur cohérence formelle repose sur des hypothèses non vérifiées empiriquement. Dès lors, ces modèles ne peuvent en rien prouver que le libre-échange est optimal : ils montrent seulement qu’il peut produire des gains (évalués avec des métriques discutables) dans le cadre hypothétique sur lequel ils reposent.

Des analyses empiriques fondées sur les modèles d’équilibre général calculable les plus utilisés — GTAP407 et LINKAGE de la Banque mondiale408 — montrent que les gains nets d’une libéralisation commerciale sont remarquablement faibles, y compris dans l’hypothèse d’une libéralisation totale : moins d’un centime par jour et par habitant pour le monde en développement selon GTAP. Ces gains sont de surcroît très inégalement répartis au sein même des pays en développement, une poignée de pays (Brésil, Argentine, Vietnam, Chine, Inde) en capturant la très grande majorité — et dans certains scénarios réalistes, des pays comme le Bangladesh ou une grande partie de l’Afrique sub-saharienne sortent perdants. Une revue critique de ces modèles409 souligne en outre que ces estimations souffrent d’hypothèses structurelles discutables qui tendent à surestimer les bénéfices.

Plus sophistiqués, les modèles dynamiques d’équilibre général stochastique (DSGE) ne prouvent toujours pas la supériorité du libre-échange

Les modèles DSGE introduisent une dimension temporelle et l’incertitude à travers des chocs aléatoires (technologiques, financiers, politiques ou commerciaux). Ils permettent d’analyser non seulement les effets immédiats des politiques commerciales, mais aussi leurs trajectoires à moyen et long terme.

Des modèles comme GIMF (FMI), NiGEM (NIESR), E3ME (Cambridge Econometrics) offrent une vision plus complexe que les EGC des interactions macroéconomiques mondiales et intègrent parfois des dimensions environnementales ou énergétiques.

Néanmoins, malgré leur sophistication, ces modèles reposent eux aussi sur des hypothèses structurelles aussi fortes qu’irréalistes (anticipations rationnelles, comportements représentatifs, stabilité de long terme) qui limitent leur portée descriptive et normative. Ils permettent d’éclairer des arbitrages de politique économique, mais ne constituent en aucun cas une démonstration théorique de la supériorité du libre-échange.

Les estimations économétriques des gains du libre-échange ne sont pas probantes

L’estimation des gains économiques du libre-échange est questionnable

Plusieurs études ont mis en évidence des effets économiques positifs liés à l’ouverture des échanges. Une étude publiée en 2007410 sur plusieurs accords de libre-échange (ALE) a montré qu’en moyenne, un ALE double environ le commerce bilatéral entre deux membres après 10 ans. Selon une autre étude publiée en 2016411, une réduction de 1% des droits de douane se traduirait par une augmentation d’environ 0,49% des exportations pour les pays de la CEDEAO412 vers l’Union européenne, illustrant un effet économétrique positif du libre-échange sur les flux commerciaux. Des estimations de la Banque mondiale413 suggèrent qu’une plus grande ouverture commerciale peut accroître la croissance du PIB de 1 à 1,5 points de pourcentage, entraînant une hausse des revenus de 10% à 20% après une décennie. Une autre étude, enfin, montre que les accords commerciaux tendent à accroître le commerce bilatéral entre pays parties.414

Ces résultats sont parfois interprétés comme la preuve de gains économiques globaux associés au libre-échange. Mais ils ne permettent en fait pas de tirer de telles conclusions. En effet, une grande partie de ces travaux s’appuie sur des modèles de gravité ou des modèles d’équilibre général calculable (dont on a vu les limites dans la partie précédente) afin d’estimer l’impact des accords de libre-échange sur les flux commerciaux ou sur le PIB.

Quels impacts a le libre-échange sur le bien-être et l’environnement ?

Les indicateurs de “succès” de l’ouverture du commerce sont relatifs au volume des flux commerciaux, ou au PIB et non au progrès social. Que l’ouverture du commerce conduise à l’augmentation des échanges ne dit rien sur la qualité de vie des populations concernées et encore moins sur la qualité de leur environnement ou sur la préservation de leurs ressources naturelles. Quant au PIB, il est bien établi que ce n’est pas un indicateur de “bien-être social” ou de santé économique et sociale.

Des travaux empiriques récents montrent que les accords de libre-échange peuvent être associés à une dégradation d’indicateurs de développement humain au niveau infranational, les gains étant concentrés dans certaines régions urbaines ou certains groupes sociaux, tandis que d’autres territoires subissent des pertes durables.415

Les limites de l’évaluation du libre-échange

Enfin ces études, appuyées sur des données empiriques ne peuvent évaluer le libre-échange per se, une situation abstraite, définie en théorie comme l’absence de toute barrière tarifaire et non tarifaire (donc sur tous les secteurs économiques), qui ne s’observe pas dans cette “pureté” dans la réalité.

L’économiste Luis Moreles-Flores416 résume ainsi son travail d’analyse de nombreuses études empiriques de ce type : “Trois aspects de la littérature empirique rendent très difficile toute conclusion fiable en matière de politique : (a) les critères utilisés pour définir la notion de ‘libre-échange’, (b) les hypothèses sous-jacentes intégrées dans les techniques économétriques utilisées pour estimer les effets causaux et (c) le désir largement répandu parmi les économistes universitaires d’obtenir des résultats scientifiques sous forme de généralisations universellement valables. L’analyse met en évidence un décalage inquiétant entre, d’une part, les objectifs et les résultats de la recherche en économie scientifique et, d’autre part, le type de données qui seraient utiles pour orienter les délibérations politiques concrètes.

Ainsi, ni les modèles théoriques ni les travaux empiriques ne permettent de démontrer la supériorité du libre-échange de manière rigoureuse et universelle. Les analyses contemporaines montrent au contraire que l’ouverture commerciale produit des effets différenciés, crée des gagnants et des perdants, et justifie, dans de nombreux cas, des politiques commerciales sélectives et encadrées.